Confusion autour du fonds des générations

«L’avantage pour les futures générations, ce ne sont pas les sommes injectées dans le fonds, mais la différence entre le rendement du fonds et le coût de la dette», précise l’auteur. 
Photo: Bartek Szewczyk iStock «L’avantage pour les futures générations, ce ne sont pas les sommes injectées dans le fonds, mais la différence entre le rendement du fonds et le coût de la dette», précise l’auteur. 

Dès le début de la campagne, on a vu des politiciens et des journalistes faire de faux liens avec le Fonds des générations (FDG). Son but est de profiter de l’effet de levier. Si on y a versé des sommes, c’est qu’on croyait que le rendement de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) serait meilleur que le taux de la dette. Et ce fut le cas, en moyenne, donc ce fut une bonne décision. C’est ce rendement excédentaire qui aidera à réduire le fardeau des futures générations.

Depuis 2007, 12 milliards de dollars y ont été investis, et sa juste valeur était de 16 milliards au 31 décembre 2021 pour un profit total de 4 milliards. Sur 15 ans, il a généré, en moyenne, un rendement de 6,3 % et un taux de dette de 3,1 % sur les sommes empruntées, pour un rendement net de 3,2 %. En dollars, cela représente environ 2,1 milliards.

Ainsi, le FDG a généré 2,1 milliards de plus pour les futures générations. Il s’agit d’une somme importante, mais il faut quand même la mettre en perspective. Ce ne sont pas les sommes investies (12 milliards) ou la valeur (16 milliards) qui diminuent le fardeau futur, mais le rendement net des intérêts. À lire certains textes du Parti libéral et du Parti conservateur, je ne suis pas certain qu’ils fassent cette nuance. Il en est de même pour plusieurs textes publiés par divers intervenants.

Il y a plusieurs façons d’établir la dette. La plus intuitive est la dette brute. Elle considère les dettes sur les marchés financiers et les montants liés aux régimes de retraite gérés par l’État, desquels on réduit la valeur du FDG. N’oublions jamais que la valeur du FDG diminue la dette brute. Cette nuance est à la base de nombreux faux raisonnements. Voici des chiffres au 31 mars 2022 :

• (+) Dette sur les marchés financiers 219 milliards

• (+) Dette nette Régimes de retraite 12 milliards

• (-) Fonds des générations (16 milliards)

• (=) Dette brute 215 milliards

Si on verse 5 milliards au FDG, il y a 5 milliards de placement de plus, mais 5 milliards de dette de plus. La dette brute ne change pas. En supposant des dettes à 4 % et un rendement à 7 %, l’avantage sera de 150 millions (3 % de 5 milliards) après un an. Les futures générations viennent de gagner 150 millions, et non pas 5 milliards. De plus, le fait de ne rien verser ne change rien à la dette brute, et cela ne nuit pas aux générations futures pour 5 milliards. Cela leur nuira de 150 millions sur un an si les chiffres ci-dessus se réalisent.

Ce qu’il faut comprendre

On dit parfois que le FDG pourrait plutôt servir à des fins plus utiles que la gestion de la dette. On aimerait prendre 5 milliards du fonds pour un projet. Mais rien n’empêche de faire ce qu’on veut faire. Augmenter la dette de 5 milliards ou enlever 5 milliards au fonds revient au même. Dans le tableau ci-dessus, que l’on enlève 5 milliards dans le FDG ou que l’on augmente la dette sur le marché de 5 milliards, la dette brute augmente de 5 milliards. La différence, c’est que, dans un cas, on augmente les intérêts sur 5 milliards et, dans l’autre, on se prive du rendement sur 5 milliards.

Qu’est-ce qui est préférable ? On peut en discuter, mais cela n’a rien à voir avec le projet de 5 milliards. Dans les deux cas, on fait le même projet et, dans les deux cas, la dette brute augmente de 5 milliards. On n’économise pas en pigeant dans le fonds. Ces sommes ne sont pas un « coussin » d’argent pour l’avenir dans lequel on peut piger sans augmenter la dette. Que de mauvais raisonnements à ce sujet !

Si on juge, avec raison, comme le propose Québec solidaire, que la question du climat est cruciale et qu’on veut investir 16 milliards dans ce volet, faisons-le. Mais cela n’a rien à voir avec le FDG.

On dit parfois que ce n’est pas le rôle de l’État d’investir ni de spéculer sur le marché financier. Trois points pourraient être soulevés.

D’abord, le mot spéculer est trop fort. On spécule lorsqu’on prend un risque important dans un portefeuille concentré. Ce n’est pas le cas de la CDPQ, qui utilise un portefeuille très équilibré.

Ensuite, si on n’aime pas le FDG, ou si on croit que le rendement futur sera inférieur aux taux de la dette, l’option est de payer la dette. Et cela n’a rien à voir avec les projets proposés. Ce sont deux choses différentes.

Enfin, on fait souvent une fixation sur le FDG, alors qu’il y a des centaines de milliards gérés par la CDPQ pour financer la RRQ, le RREGOP et autres choses. Le but est encore l’effet de levier. Si on doit éviter les placements, on devrait prendre toutes ces sommes et rembourser la dette. Pourquoi se limiter à 16 milliards ? Soyons cohérents.

La CAQ a indiqué qu’elle financerait partiellement ses promesses en versant moins de sommes au FDG. Cela n’est pas logique ! Que l’on verse 100 milliards, 20 milliards ou rien du tout dans le FDG ça ne change pas la dette brute comme cela est indiqué ci-dessus, et cela n’a rien à voir avec les déficits futurs liés aux promesses. À la marge, les promesses seront toujours financées par une hausse de la dette.

La confusion vient d’un jeu « comptable ». Les versements au FDG augmentent le déficit lors de la présentation des budgets annuels, mais cela n’a pas de substance, car, en fait, c’est un plus et un moins. Le versement au FDG augmente la dette, mais les placements diminuent la dette brute par la suite. D’ailleurs, la plupart des analystes regardent le déficit avant les paiements aux FDG pour évaluer les résultats d’une année. En versant moins de sommes au FDG, le déficit « officiel » présenté au public aura « l’air » moins grand, mais c’est un trompe-l’oeil (car il y aura aussi moins de placements). Si une promesse coûte 2 milliards et qu’on réduit les versements au FDG de 2 milliards, l’effet net sur le déficit présenté au public sera de zéro en raison du jeu comptable, mais, dans les faits, cela ne change rien au fait que les promesses vont augmenter la dette brute de 2 milliards.

Ce qu’il faut en retenir ?

L’avantage pour les futures générations, ce ne sont pas les sommes injectées dans le fonds, mais la différence entre le rendement du fonds et le coût de la dette. Si on cesse les versements, la conséquence pour l’avenir n’est pas les 5 milliards que l’on ne verse pas, mais le rendement perdu sur ces 5 milliards net du coût d’intérêt.

Deuxièmement, le fait de diminuer les versements au FDG ne contrebalance pas le coût des promesses faites par ailleurs. Les promesses sont toujours financées, à la marge, par une hausse de la dette, peu importe ce que l’on fait avec le FDG.

Troisièmement, on n’économise pas en pigeant dans le FDG. On n’a pas plus de revenus si on pige dans le FDG. On ne se prive de rien si on laisse l’argent dans le FDG. Ces sommes ne sont pas un « coussin » d’argent pour l’Avenir dans lequel on peut piger sans augmenter la dette.

Finalement, si on veut vider le FDG, pourquoi alors laisser les autres sommes en gestion à la CDPQ ? C’est la même poche, et l’objectif est le même.

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