Tabletter l’interculturalisme a de graves conséquences

«La présente élection est l’occasion pour les différents partis politiques de remédier à leurs promesses rompues sur le dossier de l’interculturalisme», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «La présente élection est l’occasion pour les différents partis politiques de remédier à leurs promesses rompues sur le dossier de l’interculturalisme», écrit l'auteur.

Les caquistes et les libéraux ont en commun d’avoir laissé tomber leur engagement sur l’interculturalisme. Ils manquent ainsi à leur promesse d’officialiser le modèle pluraliste d’accueil des nouveaux arrivants et de vivre-ensemble qui caractérise le Québec.

Lorsqu’il était dans l’opposition en 2015, François Legault avait proposé « d’adopter une loi sur l’interculturalisme » afin de « définir les relations entre la majorité et les minorités ». C’est devenu un secret de Polichinelle qu’une fois qu’il a été au pouvoir, un avant-projet de loi a été élaboré à la demande du ministre Simon Jolin-Barrette, puis tabletté peu de temps après.

Chez les libéraux, Dominique Anglade a annoncé lors de la précédente course à la chefferie qu’« une proposition directe concernant un projet de loi sur l’interculturalisme » serait intégrée à la plateforme de son parti. Rendue publique en juin dernier, cette dernière ne mentionne pas une seule fois cette idée.

Cette inaction a des effets dommageables sur l’intégration de nos nouveaux concitoyens et l’identification de tous au Québec. L’absence d’un engagement clair en faveur du pluralisme contribue au développement d’un nationalisme conservateur, qui menace la cohésion sociale et conforte la condamnation par une gauche décoloniale de l’idée même de nation, laquelle serait intrinsèquement xénophobe et rétrograde.

À force d’être répétée de part et d’autre, l’opposition entre « ouverture à la diversité » et « appartenance à la nation québécoise » est sur le point de devenir un lieu commun. Il est toutefois paradoxal que les partisans autoproclamés de l’ouverture, surtout à Montréal, se fassent malgré eux les complices d’un autre projet tout aussi national : celui du Canada.

En l’absence d’un cadre global québécois en matière d’intégration et de vivre-ensemble, le modèle canadien, formalisé en 1971, exerce une influence notable à Montréal. Dans le livre La métropole contre la nation ?, je soutiens que la politique d’intégration des personnes immigrantes de la Ville ne peut être comprise qu’à partir de la concurrence entre le multiculturalisme et l’interculturalisme.

Depuis une dizaine d’années, la Ville, sous l’impulsion de ses autorités politiques, contourne l’approche tacitement promue par l’État du Québec pour embrasser le projet de construction nationale canadien. En témoigne l’ambiguïté de Montréal sur le bilinguisme anglais-français. La présentation de discours uniquement en anglais par la mairesse Valérie Plante en 2018 illustre l’incongruence entre les pratiques de la métropole et l’idée de l’unilinguisme français dans l’espace public québécois, qui est centrale à l’interculturalisme.

Au nom de l’inclusion, la Ville favorise aussi un certain relativisme culturel. Dans ses publications destinées aux nouveaux arrivants, l’histoire de Montréal se résume ainsi à l’arrivée de vagues migratoires successives et indifférenciées. Les rapports politiques entre les « deux peuples fondateurs » sont passés sous silence, et l’appartenance à la nation québécoise n’est jamais explicitement affirmée.

Dans l’esprit de plusieurs élus, Montréal est une métropole cosmopolite sans ancrage national. Cela explique pourquoi la Ville promeut dans ses politiques une intégration à la « société d’accueil montréalaise », sans jamais faire référence au contexte linguistique et minoritaire qui est le nôtre. Balarama Holness dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas lorsqu’il affirme que « le Québec est une société distincte au Canada et [que] Montréal est une métropole distincte au Québec ».

À la lumière du vide politique qui a été entretenu, qu’est-ce qui inciterait la Ville à faire autrement ?

Québec se dégonfle

 

Un consensus social et politique existe sur ce que représente et rend possible le vivre-ensemble et l’intégration des nouveaux arrivants dans le contexte québécois. C’est pourquoi les partis siégeant à l’Assemblée nationale se sont tous déjà montrés favorables à la formalisation de l’interculturalisme.

Les errances de notre classe politique en la matière sont inexplicables, étant donné que le multiculturalisme canadien demeure inacceptable pour le Québec. Suivant ses prédécesseurs depuis Robert Bourassa en 1971, François Legault a constaté à nouveau en août 2021 que « le Québec ne peut pas fonctionner dans un régime de multiculturalisme comme le reste du Canada ».

Espérons qu’un demi-siècle de tergiversations suffira et que le prochain gouvernement comblera enfin ce vide. Il est temps d’adopter des orientations claires et transversales, qui affirmeraient le caractère pluraliste de l’intégration et du vivre-ensemble au Québec. La présente élection est l’occasion pour les différents partis politiques de remédier à leurs promesses rompues sur le dossier de l’interculturalisme. Le devenir de cette nation francophone en Amérique du Nord en dépend.

En attendant, rien au Québec ne fait concurrence à la politique du multiculturalisme canadien. Dans la métropole comme partout ailleurs, elle est discrètement à l’oeuvre.

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