Mourir de désespoir, il faut faire cesser l’hémorragie

«Il n’y a aucun doute que la recherche de la vérité et de la réconciliation s’imposait comme première étape d’un cheminement commun des Nations au Canada. Mais il faut de toute urgence s’engager plus fermement dans la seconde étape: celle d’une action concrète et déterminée en faveur de l’éducation, de la santé et du développement économique des Premières Nations», écrivent les auteurs.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Il n’y a aucun doute que la recherche de la vérité et de la réconciliation s’imposait comme première étape d’un cheminement commun des Nations au Canada. Mais il faut de toute urgence s’engager plus fermement dans la seconde étape: celle d’une action concrète et déterminée en faveur de l’éducation, de la santé et du développement économique des Premières Nations», écrivent les auteurs.

Gabriel Wortman, l’auteur des 22 meurtres de Portapique (Nouvelle-Écosse) en 2020, était un Blanc. Myles Sanderson, qui a tué 10 personnes et en a blessé 18 autres le 4 septembre dernier dans la réserve de la nation crie James Smith près de Prince Albert (Saskatchewan), était d’ascendance autochtone. Difficile de savoir ce qui a pu prédisposer l’un et l’autre à s’engager dans une telle folie meurtrière. Heureusement, les meurtriers pathologiques sont rares dans toutes les communautés ethniques.

Une chose est cependant certaine : il faut dépasser l’analyse psychologique et porter le questionnement au niveau de l’ensemble de la société. Au cours de la période prépandémique 2017-2019, on a dénombré en moyenne 673 victimes d’homicides par année au Canada. Le quart (160) étaient des Autochtones et, parmi ces derniers, près des deux tiers (102) habitaient les Prairies (Manitoba, Saskatchewan ou Alberta).

Globalement, le taux d’homicides pour 100 000 habitants est faible au Canada. Parmi les non-Autochtones, le taux annuel moyen de 2017-2019 dépassait légèrement 1 victime pour 100 000. Mais parmi les Autochtones, il atteignait 14 victimes pour 100 000 dans les Prairies et 19 pour 100 000 dans les trois territoires (Yukon, Nord-Ouest et Nunavut), soit plus de 10 à 15 fois le taux des non-Autochtones.

Au Québec, c’était 4 victimes autochtones pour 100 000 habitants ; dans l’Atlantique 1, en Ontario et en Colombie-Britannique, 5. Le tiers de tous les auteurs d’homicides au Canada étaient des Autochtones. Dans toutes les ethnies, la grande majorité des victimes ont été tuées par des membres de leurs familles ou des connaissances. Pourquoi ?

Harold Johnson, un avocat des Premières Nations d’ascendance crie originaire de la Saskatchewan, fut longtemps procureur de la Couronne dans le nord de cette province. Il s’est rendu célèbre en 2016 en publiant ses mémoires dans un livre intitulé Firewater: How Alcohol is Killing My People (And Yours). Ce titre fait référence au thème dominant du livre, à savoir que les dirigeants autochtones et non autochtones doivent impérativement s’attaquer à l’abus d’alcool et de drogue parmi les Autochtones du nord de la Saskatchewan. Selon lui, jeter le blâme entièrement sur la colonisation blanche et les pensionnats autochtones serait une erreur, car cela voudrait dire que seule l’histoire passée serait responsable des problèmes d’aujourd’hui et qu’on serait totalement impuissant à en réparer les dommages.

Les recommandations de Johnson méritent d’être prises très au sérieux. En tout premier lieu, il a insisté sur le respect absolu de l’identité autochtone. En second lieu, il a fait la promotion des safe houses (maisons protégées), où les résidents s’engagent à l’abstinence. En troisième lieu, il a surtout invité à affronter le syndrome des taux élevés d’homicides, de suicides et d’abus d’alcool et de drogue en s’attaquant résolument au chômage chronique, au bas niveau d’éducation et au faible revenu des communautés autochtones éloignées, tout particulièrement dans les Prairies.

Johnson n’a pas parlé à travers son chapeau. En analysant l’évolution des comtés de la Rust Belt américaine depuis 25 ans (y compris Detroit, Cleveland et Pittsburgh), l’économiste Angus Deaton, de l’Université Princeton, a démontré que les fermetures d’usines avaient été une cause majeure de l’augmentation marquée des taux de suicides, d’abus d’alcool et de drogue et de morbidité dans la région. Ces fermetures ont entraîné une forte hausse du chômage local et une baisse des salaires pour les travailleurs déplacés.

Cette découverte fondamentale a valu à Deaton le Nobel d’économie 2015. Lui et son épouse, Anne Case, une économiste de la santé de réputation mondiale, ont résumé leur analyse dans un livre maintenant célèbre intitulé Deaths of Despair (Morts de désespoir. L’avenir du capitalisme, PUF 2021). Ils ne prétendent pas que la détérioration des conditions de vie au cours du dernier quart de siècle soit la seule explication des problèmes des petites villes en déclin, mais leurs résultats ne permettent pas de douter que la disponibilité d’emplois à bons salaires en est un élément crucial.

Dans une allocution remarquable, Wally Burns, le chef de la réserve James Smith où vient d’avoir lieu la tuerie, a reconnu que la consommation d’alcool et de drogue est répandue dans sa communauté et constitue un grave problème. On ne sait pas ce qui a motivé précisément Myles Sanderson. Quoi qu’il en soit, ce dont on a maintenant la certitude, c’est que le manque criant de bons emplois dans plusieurs réserves éloignées comme celle de James Smith est un facteur déterminant des « morts de désespoir ».

Il peut arriver que la réserve d’une Première Nation ait la chance d’être située à proximité d’un développement minier, forestier ou énergétique potentiel. Dans ce cas, si elle dispose d’un solide leadership, elle peut être partie prenante du projet en matière d’emplois et de bénéfices d’entreprise. Toutefois, les bons emplois requièrent habituellement un bon niveau d’éducation ou de formation, ce qui manque souvent. Et, bien évidemment, plusieurs réserves éloignées n’ont pas la chance d’être proches des ressources.

Il n’y a aucun doute que la recherche de la vérité et de la réconciliation s’imposait comme première étape d’un cheminement commun des Nations au Canada. Mais il faut de toute urgence s’engager plus fermement dans la seconde étape : celle d’une action concrète et déterminée en faveur de l’éducation, de la santé et du développement économique des Premières Nations.

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