«Point de vue»: ce que l’essai permet et ne permet pas

L’essai permet une dose de spéculation grâce à laquelle on peut statuer à la fois sur le terrain à l’étude et sur ses horizons. Mais il interdit de déformer les idées d’un auteur, fait valoir Gérard Bouchard. 
Photo: Michel Tremblay L’essai permet une dose de spéculation grâce à laquelle on peut statuer à la fois sur le terrain à l’étude et sur ses horizons. Mais il interdit de déformer les idées d’un auteur, fait valoir Gérard Bouchard. 

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Le livre d’Étienne-Alexandre Beauregard a retenu mon attention à cause de l’accueil unanimement très enthousiaste que les médias lui ont réservé, à cause aussi de la difficulté du genre adopté. Essai de synthèse, Le schisme identitaire. Guerre culturelle et imaginaire québécois (Boréal, 2022) survole un large éventail de questions complexes relatives à notre société, assorti de nombreux retours au passé. J’aimais l’idée qu’un jeune chercheur audacieux ne soit pas intimidé par l’ampleur d’un défi qui fait reculer même des intellectuels chevronnés.

La synthèse est un genre exigeant. Il faut connaître à fond les sujets abordés, maîtriser la pensée d’une foule d’auteurs et posséder un ample savoir empirique. Il me plaisait aussi qu’un jeune essayiste relance la réflexion sur un champ déjà amplement parcouru.

Des faussetés

 

J’ai décidé de procéder par étapes, en vérifiant d’abord la façon dont sont résumées les idées des auteurs convoqués. Pour me tenir en terrain sûr, j’ai commencé par les commentaires de mes propres travaux. À mon grand étonnement, j’ai constaté que la plupart ne sont pas du tout fidèles à mes textes. En voici des exemples.

Selon l’auteur, je voudrais faire du Québec « les États-Unis du Nord », un pays « fondé exclusivement sur des valeurs politiques ». Je n’ai jamais formulé une idée semblable. Comme plusieurs intellectuels, j’ai cependant plaidé pour l’américanité du Québec, à savoir une culture ouverte à son appartenance continentale (aux Amériques) et non seulement à la France. Je reprenais une idée répandue dans les nations du Nouveau Monde soucieuses d’amenuiser leurs dépendances européennes pour se nourrir également de leurs propres racines.

J’aurais décelé dans les Rébellions « les balbutiements du Québec postnational ». Postnational ? C’est aux antipodes de tout ce que j’ai écrit sur le sujet. Je n’ai jamais fait référence au postnational que pour m’en distancier.

Au sujet des patriotes, j’aurais vanté à tort leur conception de la nation ouverte à toutes les religions, à toutes les « races », « affranchie de références ethniques » — au sens d’une identité fondée sur le sang, hostile à l’immigration. Je voulais rappeler, après bien d’autres, le fait remarquable que cette nation rêvée dans les années 1830 était déjà pluraliste.

Je n’ai jamais proposé de « couper définitivement le cordon avec l’Europe » (ou de rejeter « tout héritage européen »). J’ai plutôt souhaité que le rapport inégal du Québec avec l’Europe, principalement avec la France, soit redéfini pour l’affranchir de sa dimension hiérarchique qui nous a longtemps infériorisés. Et on voudra bien m’épargner ici l’odieux de confondre ma pensée avec celle de P.E. Trudeau, comme le fait Beauregard.

Je négligerais la dimension culturelle dans ma conception de la nation. Comment alors expliquer tout ce que j’ai écrit sur la langue, la mémoire, l’identité, les valeurs, les mythes nationaux ? Plus encore, je rejetterais « tout critère culturel pour qualifier la nation québécoise ». L’auteur renvoie sur ce point à l’un de mes livres (La nation québécoise au futur et au passé). Il a visiblement mal lu (ou n’a pas lu ?) les pages 20 à 30. Et comment ignorer dans l’ensemble de mes publications et de mes interventions publiques toutes mes réflexions sur la culture nationale ? Mon prochain livre, qui paraîtra bientôt, s’intitule Pour l’histoire nationale

L’auteur évoque mon « indépendantisme à l’américaine ». Ai-je déjà préconisé pour le Québec une révolution violente dirigée contre le Canada comme les États-Unis l’ont fait contre l’Angleterre ? Ai-je déjà proposé d’asseoir notre nation uniquement sur des valeurs politiques universelles ? Je serais néanmoins partisan d’une « appropriation culturelle américaine », alors que je ne me suis jamais privé de critiquer ce pays.

Je réduirais la langue française « au statut de vulgaire outil de communication ». C’est bien ce qu’elle doit être, forcément mais provisoirement (vulgarité en moins !) pour les nouveaux arrivants non francophones au Québec. Les résonances culturelles, identitaires, viennent ensuite.

Beauregard est irrité de ce que, dans ma Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, je « répète constamment […] que le Québec est, avec Porto Rico, la seule collectivité neuve à ne pas avoir acquis sa pleine souveraineté ». Je crois l’affirmer deux ou trois fois (dans un ouvrage de 500 pages). Cela ne me paraît pas excessif considérant l’importance de ce fait.

Dans Les nations savent-elles encore rêver ?, j’ai formulé un diagnostic nuancé, prudent, sur l’état actuel des mythes nationaux (ou valeurs transcendantes) au Québec (p. 296 et suivantes). Je résume l’essentiel de mon analyse : quelques mythes ont décliné (notamment la volonté de reconquête politique), alors que d’autres exercent une forte emprise (liberté, démocratie, féminisme, égalité sociale, pluralisme, écologisme, et autres). Beauregard résume à sa façon mon analyse : je conclurais à « un Québec morose […] vide de mythes nationaux » (p. 131).

On me pardonnera de m’être arrêté là dans ma lecture, craignant que les autres auteurs interpellés soient traités de la même manière. On aura noté, par ailleurs, qu’il n’est pas question ici d’accords ou de désaccords sur les hypothèses, idéologies ou interprétations proposées ; je m’en suis tenu strictement à une dimension méthodologique élémentaire qui soulève un important problème d’éthique.

L’essai est un genre différent de la monographie académique. Il donne plus de libertés, il autorise à aller un peu au-delà des données établies pour en prolonger l’esprit, la portée, pour suggérer de nouveaux éclairages. En résumé, il permet une dose de spéculation grâce à laquelle on peut statuer à la fois sur le terrain à l’étude et sur ses horizons. Mais il interdit de déformer les idées d’un auteur.

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