L’anthropocène, ce que l’humain a fait au monde

Image de celui qu’on appelait «l’homme au trou», extraite d’une vidéo captée en 2011 et publiée en 2018 par l’agence brésilienne de protection des populations autochtones
Photo: FUNAI via Agence France-Presse Image de celui qu’on appelait «l’homme au trou», extraite d’une vidéo captée en 2011 et publiée en 2018 par l’agence brésilienne de protection des populations autochtones

Maïka Sondarjee est professeure adjointe à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. Elle a dirigé l’ouvrage collectif Approches féministes en relations internationales (PUM, 2022), et elle a écrit le livre Perdre le Sud (Éditions Écosociété, 2020).

Un homme isolé est décédé chez lui le mois dernier, dans le milieu de la forêt amazonienne. Allongé sur son hamac, recouvert de plumes. Le New York Times rapporte que celui qu’on appelait « l’homme au trou » avait environ 60 ans et était le dernier habitant autochtone du territoire protégé Tanaru, dans l’État du Rondônia, au Brésil. Seul survivant de sa tribu, le sexagénaire avait construit quelques douzaines d’immenses trous sur son territoire, et ce, pour des raisons inexpliquées. En disparaissant, il a amené avec lui les traditions et les coutumes ancestrales des siens.

L’agence brésilienne de protection des populations autochtones (Fundação Nacional do Índio, FUNAI) considère qu’il existe au moins 114 groupes isolés au Brésil, mais n’a confirmé l’existence que de 28 d’entre eux. Ce qui fait qu’environ 86 groupes autochtones ne bénéficient d’aucun soutien ni d’aucune protection gouvernementale.

FUNAI a tenté de contacter l’homme aux trous dans les années 1990, mais a cessé ses tentatives en voyant que celui-ci refusait toute communication. Les autres membres de sa tribu avaient presque tous été tués par des attaques de bucherons illégaux ou des personnes travaillant pour des compagnies qui voulaient s’approprier le territoire.

En mars 2021, un cas similaire. Arukà Juma, dernier survivant de son village du même nom le long de la rivière Açuá, s’est aussi éteint. Bien que Juma soit décédé de la COVID-19, tous ses compatriotes ont été tués dans des massacres visant à s’approprier leurs terres ancestrales amazoniennes. Ils étaient 15 000 au XVIIIe siècle, 100 en 1943 et plus que six à la suite d’une attaque en 1964. Il était le seul à parler couramment la langue juma, donc sa disparition entraîne avec lui une série de mots, et de traditions.

L’ère de l’humain

Le rapport de l’Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services rapportait en 2019 que près de 25 % des espèces végétales ou animales connues de l’humain sont ou seront menacées d’extinction à court ou à moyen terme. Les espèces vertébrées (mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, poissons), quant à elles, ont diminué de moitié entre 1970 et 2010, selon le Fonds mondial pour la nature (WWF).

Selon le chercheur de HEC Yves-Marie Abraham, l’érosion de la biodiversité représente une forme d’autodestruction pour l’humain. Il rappelle que lors de la dernière extinction de masse il y a 65 millions d’années, aucun animal de plus de 25 kg n’a survécu, et donc qu’en cas d’extinction de masse, l’humain y passerait aussi : « Le problème est que nos existences dépendent étroitement et de multiples façons de ces autres êtres vivants avec lesquels nous partageons la planète ».

Plusieurs associent cette destruction de la planète à l’anthropocène (parfois appelé « l’ère de l’humain », bien qu’Abraham rappelle que tous les humains ne détruisent pas la planète de la même manière). Le Larousse définit l’anthropocène ainsi : « Une période actuelle des temps géologiques, où les activités humaines ont de fortes répercussions sur les écosystèmes de la planète (biosphère) et les transforment à tous les niveaux. »

L’anthropocène est donc un phénomène plus large que la crise climatique, quelque chose de plus fondamental. Il s’agit de l’ère géologique débutantaprès l’holocène et qui souligne les conséquences planétaires des activités humaines (ou, du moins, de la plupart de ses civilisations puisque de nombreuses populations autochtones sont encore gardiennes de leurs territoires). Ces conséquences humaines touchent l’atmosphère, l’hydrosphère, la biosphère ; en un mot, tout ce qui nous entoure et nous compose. Certaines recherches estiment que la révolution industrielle a propulsé ces mécanismes destructeurs de l’anthropocène. En bref, l’activité humaine pourrait bien nous mener à notre perte.

Détruire un écosystème qui nous inclut

 

Le décès de l’homme aux trous, de Arukà Juma et de centaines d’autres personnes autochtones de l’Amazonie dans les dernières décennies démontre que nous faisons partie de cette biodiversité que nous détruisons. En plus d’espèces animales et végétales, l’anthropocène est en train de mener à l’extinction de groupes humains entiers. Il ne s’agit pas de colonisation directe orchestrée par l’État, mais d’une forme de destruction liée à nos modes de production et de consommation énergétiques.

Ce système de production, accéléré par des dirigeants moins consciencieux comme le président brésilien, Jair Bolsonaro, encourage la vente de pans immenses de l’Amazonie pour des coupes abusives, la vente de nos sous-sols à des minières, ou encore le déplacement de populations autochtones pour l’établissement de barrages hydroélectriques. Bolsonaro a affirmé à plusieurs reprises que l’Amazonie était « ouverte pour les affaires », plutôt que protégée pour ses populations.

Dans son dernier livre, Guérir du mal de l’infini, Abraham critique cette obsession pour la croissance : détruire plus pour produire plus. Cette mentalité a pour effet de détruire des écosystèmes essentiels à notre survie,mais aussi de détruire l’espèce animalequ’elle est censée servir : l’être humain. Le chercheur soutient que les sociétés autochtones démontrent un meilleur lien avec la nature, en comparaison avec un système qui priorise le profit sur le bien-être.

Une autre tribu dans le fond de l’Amazonie, celle de Yanomami, tente tant bien que mal de protéger son territoire contre environ 20 000 mineurs illégaux. Ceux-ci incorporent du mercure dans l’eau pour pouvoir séparer l’or du sable, ce qui empoisonne des sources vitales. Les Nations unies ont rapporté les propos de Dario Kopenawa, vice-président de l’association Hutukara Yanomami : « Sans notre terre, nous n’existons pas, et sans terres, il n’y a pas de biodiversité, de rivières ou d’animaux. Nous, les peuples autochtones, ne pouvons pas survivre sans terres. »

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