Concentration des médias - Si rien n'est fait...

Les sociétés démocratiques sont d'autant plus vivantes que les voix sont nombreuses à s'y faire entendre et que les idées s'affrontent et rivalisent pour gagner la faveur de l'opinion publique.

Tout ce qui réduit le nombre de ces voix ou en limite la libre expression porte atteinte à la vie démocratique, tout comme les monopoles étouffent une économie libre.

Les médias sont mieux en mesure de servir la population lorsqu'ils sont libres d'entraves et libres de représenter et d'interpeller ceux qu'ils cherchent à rejoindre. Mais lorsque de nombreux médias sont contrôlés par une poignée de propriétaires, la diversité des voix risque d'être réduite. Ce danger est encore plus grand si les propriétaires imposent leur propre point de vue aux dépens de celui des autres.

C'est pourquoi nous demandons au gouvernement du Canada d'instituer une enquête publique sur les conséquences de la concentration de la propriété des médias. Notre objectif n'est pas de favoriser l'ingérence du gouvernement dans les salles de rédaction du pays. Nous visons plutôt à promouvoir une discussion complète et ouverte des questions et des préoccupations relatives à la responsabilité du système médiatique envers la démocratie. L'enquête aiderait à préciser les besoins du public vis-à-vis de ses médias et à déterminer à qui il incombe de répondre à ces besoins.

Nous comprenons que des raisons économiques peuvent être invoquées pour justifier la concentration de la propriété des médias, tout comme nous reconnaissons aux propriétaires le droit de faire entendre leur point de vue dans les médias qu'ils possèdent. Cependant, les journaux et les autres médias sont aussi des entreprises vouées au bien public, et il en découle certaines responsabilités pour ceux qui en assurent la publication.

Les inquiétudes que provoque la concentration de la propriété des médias au Canada et les dangers qu'elle peut comporter ne sont pas un phénomène nouveau. Ces préoccupations furent au coeur de deux enquêtes fédérales dans les années 70 et 80.

Le paysage médiatique s'est radicalement transformé depuis lors.

- La propriété des journaux canadiens est présentement concentrée entre les mains d'un nombre d'acteurs plus restreint qu'auparavant.

- La propriété croisée de la presse écrite et radiotélévisée dans un même marché - une pratique interdite ou limitée dans de nombreux pays - est devenue la norme au Canada.

- En conséquence, le Canada connaît aujourd'hui l'un des stades de concentration de la propriété des médias les plus élevés de tous les pays occidentaux industrialisés.

Quels peuvent être les effets de cette concentration sur les médias du pays? CanWest Global Communications Corp., propriétaire de la plupart des principaux quotidiens et des stations de télévision Global, nous en a offert un exemple récemment quand elle a décidé de publier des "éditoriaux nationaux" dans 14 de ses principaux quotidiens, qui rejoignent des centaines de milliers de lecteurs canadiens. Les éditoriaux de la maison mère imposent une politique uniforme à tous les journaux de la chaîne, sans égard aux différences régionales ou aux intérêts des diverses collectivités. En imposant ses vues aux journaux et en leur interdisant d'adopter des positions contraires, CanWest a, d'un geste, muselé la presse, d'un océan à l'autre.

"La liberté de la presse n'est pas l'apanage des propriétaires de médias", écrivait en 1981 la Commission royale sur les quotidiens. "Elle est un droit du peuple." Cette même idée est aussi inscrite dans la déclaration de principe de l'Association canadienne des quotidiens, selon laquelle "l'exploitation d'un quotidien repose avant tout sur le bien public, et sa principale responsabilité est envers la société qu'[il] dessert".

Une poignée d'entreprises ou d'individus contrôlent la propriété des médias au Canada. Il leur incombe de favoriser la diversité d'opinions qui constitue la pierre angulaire d'une démocratie vigoureuse et dynamique.

Il y a tout lieu de craindre, si rien n'est fait, que le journalisme ne soit détourné de son sens. S'il suivait la pente du profit et de la défense d'intérêts particuliers, personne n'y trouverait son compte, mis à part les quelques individus assez fortunés pour être les propriétaires de nos médias.

Vingt ans se sont écoulés depuis la dernière fois où l'on s'est interrogé, à l'échelle du pays, sur la performance des médias au regard de l'intérêt public.

En notre qualité de citoyens canadiens provenant de milieux et d'horizons politiques divers, nous croyons qu'il est aujourd'hui temps que le gouvernement fédéral institue une enquête publique indépendante sur la concentration de la propriété des entreprises de presse.

Warren Allmand, Margaret Atwood, Pierre Berton, Keith Branscombe, Ed Broadbent, Harry Brucs, Stevie Cameron, David Cameron, Silver Donald Cameron, Gerry Caplan, Ken Danby, Mohamed Elmasry, Georges Erasmus, Fil Fraser, Ken Georgetti, Graeme Gibson, Jace Granatstein, Tom Kent, Stephen Kimber, Naomi Klein, Michele Landsberg, Margaret Lyons, Flora MacDonald, Robert MacNeil, William Marsden, Stewart McInnes, John Meisel, John Miller, Raymond Moriyama, Ted Moses, Farley Mowat, Howard Pawley, John Polanyi, Enn Raudsepp, Judy Resick, Abraham Rotstein, Clayton Ruby, Peter Russell, Claude Ryan, Florian Sauvageau, John Sewell, Paddy Sherman, Denis Smith, Hamilton Southam, Wilson Southam, Keith Spicer, Gillian Steward, David Suzuki, Charles Taylor, Jane Urquhart, Patrick Watson, Ronald Wright

Cinquante-trois personnalités ont signé la déclaration qui suit, visant à convaincre le gouvernement canadien de la nécessité d'instituer une enquête sur les conséquences de la concentration de la propriété des médias.