Plus de 10 000 décrocheurs scolaires au Québec

«En 2019-2020, on dénombrait 10 050 élèves considérés comme sortis sans diplôme ni qualification et absents du système scolaire l’année suivante», écrit l'auteur.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse «En 2019-2020, on dénombrait 10 050 élèves considérés comme sortis sans diplôme ni qualification et absents du système scolaire l’année suivante», écrit l'auteur.

Au mois de juin dernier, la direction des indicateurs et des statistiques du ministère de l’Éducation publiait une étude relative aux sorties des élèves du secondaire. En 2019-2020, on dénombrait 10 050 élèves considérés comme sortis sans diplôme ni qualification et absents du système scolaire l’année suivante. En 2018-2019, ils étaient 9897 ; en 2017-2018, on en comptait 9510.

Devant ces peuples d’ombres, écorchées et cabossées par l’échec scolaire, devant ces existences gâchées avant d’avoir été vécues, qui se rappellent à nous année après année, devant ces chiffres stupéfiants, nous restons sans voix, sidérés. Pour une large part issus des écoles en milieu défavorisé, ces peuples d’ombres manifestent de l’échec scolaire, lequel conduit irrémédiablement à l’abandon des études.

Et la déréliction qui touche ces élèves n’est pas feinte. Que nenni !

Intervenant social en milieu scolaire à Montréal, j’ai travaillé dans des écoles en milieu favorisé et défavorisé aux niveaux primaire et secondaire. En considérant des travaux scientifiques connus et reconnus en sociologie, j’ai pu observer les effets des mécanismes scolaires producteurs de l’échec.

En milieu favorisé, les notes des élèves aux travaux et examens sont très élevées. La pédagogie traditionnelle utilisée dans ces écoles convient parfaitement et donne d’excellents résultats, surtout parce que la clientèle scolaire est particulièrement homogène sur le plan culturel. Cela se remarque notamment en écoutant les élèves. Leur vocabulaire est riche, nuancé et étendu. Ils fréquentent les bibliothèques et aiment écrire. Cet héritage culturel, ils le doivent à leur famille élargie et à leur milieu social.

Dans les écoles en milieu défavorisé, les notes des élèves oscillent entre des résultats élevés et, à l’autre extrémité, de nombreux échecs. De toute évidence, la pédagogie traditionnelle utilisée dans ces écoles donne des résultats différenciés. La raison principale de cette situation est liée au fait que la clientèle scolaire est hétérogène. Des parents d’élèves sont scolarisés, mais d’autres n’ont pas terminé leur secondaire. Il s’ensuit que l’héritage culturel des élèves est diversifié. La pédagogie traditionnelle impose à tous les élèves un même rythme d’apprentissage, qui ne les touche pas tous. Certains réussissent dans les délais ; d’autres, nombreux, échouent. C’est dans l’ordre des choses de cette pédagogie et de la routine scolaire.

De surcroît, les souffrances vécues dès l’enfance, les inégalités sociales, les ruptures scolaires, les échecs qui forment l’exclusion sont le fruit d’une alchimie complexe dans laquelle l’échec joue un rôle déterminant et primordial dans la trajectoire sociale des individus. Cette alchimie complexe additionne les inégalités sociales et les ruptures, notamment avec l’école. Les sorties sans diplôme du système éducatif et le niveau scolaire très faible des personnes en détresse expliquent pour une large part leur difficulté d’intégration professionnelle.

D’une année à l’autre

Les échecs scolaires dans les écoles en milieu défavorisé, ces drames pour les élèves et leurs familles, drames qui se répètent d’une année à l’autre, c’est bien l’école qui en est à l’origine par sa pédagogie et son rythme d’apprentissage unique, comme si les élèves étaient identiques et apprenaient tous, tout en même temps, au même rythme et étaient, aux mêmes moments, toujours présents et disponibles !

Sourde et aveugle à la réalité qu’elle engendre, l’école en milieu défavorisé affiche toujours des résultats ahurissants qu’elle transmet dans les bulletins des élèves aux parents. Or, ce rituel, cette attribution de l’échec à l’élève et à sa famille, ne cache pas le fait que c’est elle, l’école en milieu défavorisé, qui est en échec. Elle montre par là son incapacité à transmettre les savoirs à tous les élèves comme cela devrait être. Les idéaux de la démocratisation de l’enseignement et de l’égalité des chances sont bafoués, mis de côté.

Au secondaire, dans quelques écoles, la pédagogie individualisée qui respecte le rythme d’apprentissage de chaque élève a été adoptée par les enseignants pour lutter notamment contre l’échec scolaire des élèves en difficulté et montrer que ces élèves aussi pouvaient réussir. L’élève travaille dans des modules disciplinaires, consulte son enseignant au besoin et passe les examens lorsqu’il est prêt. Les enseignants qui m’en ont parlé ne reviendront pas à la pédagogie traditionnelle. Il n’y a plus d’élèves en échec. Les résultats scolaires et la relation avec chaque élève sont pour eux des valeurs essentielles qu’ils ne veulent plus mettre de côté dans leur métier de pédagogue. Il ne faut jamais perdre de vue que, ce qui motive le plus les élèves, ce ne sont pas les félicitations, mais leur réussite.

La possibilité d’implanter une pédagogie individualisée auprès d’élèves âgés de 5-6 ans, comme on le fait ailleurs avec succès depuis des décennies pour l’apprentissage de la lecture, en utilisant une didactique développée à partir de nombreuses recherches, est une avenue sérieuse qu’il faut absolument étudier pour le préscolaire et tout le primaire. Pour le secondaire, le matériel didactique existe et peut être utilisé dès maintenant dans les écoles en milieu défavorisé.

Il est impératif qu’un plan d’action ministériel de lutte contre l’échec et l’abandon dans les écoles en milieu défavorisé soit promulgué en mettant en avant une pédagogie individualisée. Il faut vaincre l’échec scolaire et l’exclusion qui touchent les plus humbles.

Eux aussi ont le droit de réussir à l’école.

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