Des guerres sans fin à la guerre permanente

Un homme quitte son immeuble endommagé à la suite d’un tir de missile à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, le 31 août, en pleine invasion de l’Ukraine par la Russie.
Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Un homme quitte son immeuble endommagé à la suite d’un tir de missile à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, le 31 août, en pleine invasion de l’Ukraine par la Russie.

Les six mois de guerre en Ukraine laissent le monde perplexe sur les suites de ce conflit. Quand et comment prendra-t-il fin ? À en croire les autorités de Kiev, tous les territoires perdus seront repris par les armes et les Russes seront chassés. Quant à la Russie, elle n’a fixé ni calendrier ni périmètre final à ses opérations. Le déroulement depuis février laisse supposer qu’elle s’orientera vers les territoires peuplés de russophones jusqu’à la Transnistrie, mais elle a aussi fait comprendre qu’elle pourrait aller au-delà si un règlement n’est pas conclu.

Étant donné que Kiev pose comme condition préalable la défaite de la Russie, il n’y aurait rien à négocier. Et du point de vue russe, quel besoin y aurait-il de négocier après avoir atteint la Transnistrie ? Les poussifs pourparlers de mars 2022 étaient voués à l’échec, et ce, d’autant plus que l’OTAN a fait pression pour que Kiev y mette fin et qu’un des négociateurs ukrainiens a été assassiné. Une entente n’aurait pas été plus respectée que les accords de Minsk. Enfin, plus le conflit continue, plus une solution diplomatique sera difficile à trouver.

La réponse à la question du début est que le conflit en Ukraine sera de longue durée, car il est le point nodal d’un croisement de fer entre des forces qui dépassent de loin l’Ukraine. Il est consubstantiel d’un duel de grande portée engagé sur le plan économique, avec pour intention initiale l’effondrement de la Russie et pour perspective immédiate celui de l’Europe. La lucidité commande la clarté, quitte à ce que notre optimisme en pâtisse.

Nouveauté du conflit

 

On a tant l’habitude des guerres états-uniennes que l’intervention militaire par une autre grande puissance a eu l’effet d’un coup de tonnerre. C’était une prérogative de l’« unique superpuissance », l’attribut exclusif de l’hégémon. Pendant des années, la Russie ne demandait qu’à être acceptée par l’Occident. Cependant, l’extension de l’OTAN jusqu’à ses frontières, les « révolutions » dans les pays limitrophes et les campagnes de dénonciation l’ont fait changer d’attitude. L’intervention armée en Ukraine est l’expression tranchée de ce revirement. Non qu’elle ait été une surprise pour les décideurs états-uniens. Le rapport Extending Russia (2019) de la Rand Corporation, « boîte à idées » au service du Pentagone, faisait l’inventaire des moyens de pressurer la Russie, tout en anticipant une « contre-escalade » de sa part. À s’y tromper, on croirait lire un plan de match. Les gestes qui ont été par la suite posés par les États-Unis ont été parfaitement conformes dans les moindres détails aux mesures qui étaient proposées dans le document de la Rand. Jusqu’à la caricature, le même scénario se déploie contre la Chine, Taïwan faisant office d’Ukraine orientale.

L’image d’un Vladimir Poutine expansionniste et désireux de retrouver l’URSS perdue a ainsi fait long feu. À ce propos, l’Occident monte en épingle depuis quelque temps la figure du philosophe conservateur Alexandre Douguine, comme une tentative de s’accrocher à l’idée que l’opération militaire s’explique à partir d’une logique interne à la Russie (l’influence de Douguine sur Poutine) et non comme une réaction à la provocation des États-Unis. Ce scénario imaginaire avait comme insigne avantage d’évacuer les enjeux géopolitiques et de ne pas tenir compte de l’éléphant états-unien dans la pièce.

Le conflit en Ukraine a mis un terme à l’après-guerre froide. Le moment unipolaire est à son crépuscule. L’initiative de l’action militaire n’est plus le monopole des États-Unis dès lors qu’une autre grande puissance prend les armes et, de surcroît, le fait comme défi frontal à la politique états-unienne. Même les méthodes changent. L’opération russe est une guerre limitée, à la fois conventionnelle et essentiellement terrestre, modèle auquel s’étaient substituées les guerres « postmodernes » états-uniennes, faites de bombardements aériens et d’un déferlement de « communications » où le « narratif » et la « réalité virtuelle » noient la réalité.

Risque de pérennisation du conflit

 

Espérons que le conflit ne dégénère pas en guerre mondiale, en dépit des efforts de quelques têtes chaudes biberonnées à la russophobie. Quelle que soit la configuration qui émerge en Ukraine, avec négociations et accord signé ou pas, la Russie devra défendre les régions russophones de l’Est et du Sud, et empêcher la transformation du Nord et de l’Ouest en place d’armes de l’OTAN. Et tant qu’elle y sera, l’autre partie essaiera de la déloger, avec l’appui de l’OTAN. Se succéderont frappes, coups d’épingle, sabotage, attentats (comme celui contre Daria Douguina) et représailles.

Il en résulterait un conflit prolongé, toujours inscrit dans la stratégie des États-Unis de saper une Russie faisant ombrage à l’hégémonie états-unienne. Tout empire cherchera à se perpétuer. Stopper l’érosion du mondialisme unipolaire requiert des offensives « préventives » qui ont semé désordre et chaos à travers le monde par des guerres hybrides mêlant l’action militaire à la panoplie des autres leviers de déstabilisation. Puissance lointaine, les États-Unis agissent par pays interposés sur le pourtour de la Russie et de la Chine. Le malheur de l’Ukraine est d’avoir tous les « atouts » pour cette mission : voisine de la Russie, passage obligé en Eurasie, non-membre officiel de l’OTAN.

Durant l’après-guerre froide, les États-Unis ont mené des guerres sans fin contre des pays faibles mais coupables de se penser souverains. L’après-guerre froide terminée, ils engagent une guerre hybride permanente contre deux grandes puissances à cheval sur leur souveraineté. Sans la résolution, peu probable, du conflit actuel, l’Ukraine a peu de chances de se soustraire à cette mécanique infernale.

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