Ce que la médecine familiale italienne peut nous enseigner

«La médecine de base en Italie fonctionne tout autrement. Chaque ménage a droit à un médecin de famille qui pratique dans le quartier où ses patients habitent», relate l’auteur.
Getty Images «La médecine de base en Italie fonctionne tout autrement. Chaque ménage a droit à un médecin de famille qui pratique dans le quartier où ses patients habitent», relate l’auteur.

Quand je suis arrivé d’Italie, j’ai été profondément impressionné par le caractère fortement démocratique, moderne et tolérant de la société québécoise. L’Italie et plusieurs pays d’Europe ont beaucoup à apprendre du Québec. Mais face au système de santé, je ressens, comme tout Européen sans doute, de la perplexité et du découragement.

Je dois dire que les médecins que j’ai rencontrés au Québec étaient très professionnels et bien formés. Le problème est plutôt l’accès au système. Au Québec, il y a environ 254 médecins pour 100 000 habitants tandis qu’en Italie, on en compte 405 pour 100 000 habitants. Paradoxalement, les choses vont encore mieux dans certains pays européens qui, pourtant, sont moins industrialisés que le Québec (et le Canada), comme Chypre, où l’on compte 427 médecins pour 100 000 habitants, et la Bulgarie, qui en compte 423.

Le 5 février 2022, le magazine L’Actualité a publié des chiffres inquiétants : le Québec compte moins de 2 lits pour 1000 habitants, le Canada 2,5, l’Italie 3,2, l’Allemagne 7,9 et la Corée 12,4. Dire que des pays dans le monde, bien qu’ils soient moins riches et industrialisés que le Québec, ont un nombre plus élevé de médecins et de lits dans leurs hôpitaux, c’est aussi affirmer que le Québec n’a aucune excuse, puisque ce n’est certainement pas une question d’argent.

Ma conjointe avait un médecin de famille qu’il était extrêmement difficile de consulter. Quand notre fille est née, il a refusé de la prendre comme patiente. Heureusement, mon médecin, lui, a accepté de prendre en charge ma femme et notre fille. Une amie de ma conjointe n’a plus de médecin de famille, alors qu’elle a récemment eu un cancer, qu’elle souffre d’une maladie coeliaque et qu’elle a plus de 60 ans. Son mari, lui, a un médecin de famille qui ne veut pas de sa femme parmi ses patients. Pourquoi les appelle-t-on médecins de famille, alors ?

La médecine de base en Italie fonctionne tout autrement. Chaque ménage a droit à un médecin de famille qui pratique dans le quartier où ses patients habitent. Ses consultations sont gratuites. Le fait que tous les membres d’un même foyer ont le même médecin est important car, de cette façon, le médecin connaît le contexte génétique, psychologique et social de chacun de ses patients. Chaque médecin de famille doit avoir environ 1500 patients en moyenne. S’il a moins de trois ans d’expérience, il gagne en moyenne 71 500 euros bruts par an. Mais s’il a plus de dix ans d’expérience, il gagne environ 150 000 euros, toujours bruts.

Ce médecin de famille doit garantir au moins quatre heures de consultation par jour en soins ambulatoires. Il est disponible du lundi au vendredi. Le patient ne doit pas prendre de rendez-vous. Il se présente directement chez le médecin, et personne ne peut être renvoyé. Dans les heures restantes de sa journée, le médecin doit se rendre au domicile des patients qui ne peuvent pas se déplacer pour des raisons sanitaires. Il doit également consacrer quelques heures à des « gardes médicales », qui se font dans les cabinets médicaux publics ouverts la nuit et la fin de semaine. C’est là qu’un patient se rend pour un problème qui n’est pas assez grave pour qu’il se rende aux urgences.

Ici, au Québec, ma famille possède une assurance médicale privée offerte par l’employeur de ma conjointe. Il en coûte 90 $ par mois à ma femme et 360 $ à son employeur. Or, notre fille doit prendre des médicaments deux fois par jour, tous les jours. Lorsque nous étions pris en charge par la RAMQ (Régie de l'assurance maladie du Québec), ce médicament était couvert à 100 %. Maintenant, avec l’assurance privée de ma conjointe, nous devons payer pour cela, bien que partiellement.

Ce que je trouve scandaleux, c’est que ce système semble s’inspirer du libre marché, mais je me demande de quelle liberté, il s’agit ? Nous sommes obligés de contracter cette assurance. Nous n’avons pas la liberté d’en choisir une autre ou de nous en abstenir complètement.

Et si ces 90 $ étaient répartis entre ma famille et l’État ? Nous aurions plus de pouvoir d’achat et, de son côté, l’État aurait plus de ressources à investir dans les soins de santé. Même les 360 $ dépensés par l’entreprise seraient plus utiles s’ils étaient répartis entre l’entreprise et l’État. Le troisième lien devait coûter 10 milliards de dollars (son coût a été revu à la baisse au printemps dernier, à 6,5 milliards de dollars). Cependant, le CHUM de Montréal a été construit au coût de 3,6 milliards.

Investir autant de milliards dans un tunnel n’est pas le seul moyen d’obtenir des retombées en matière d’emploi, on peut aussi les avoir si l’on investit en santé, ce qui aura aussi un effet sur le bien-être des gens. Le gouvernement vient d’augmenter le nombre de Québécois par médecin de famille. Il faudrait voir s’ils ont encore autant de difficultés à consulter. Car 10 % de la population n’a pas encore de médecin de famille. C’est énorme.

En conclusion, l’enjeu des médecins de famille est à mon avis le vrai enjeu électoral. C’est un enjeu qui relève de la civilisation, de la dignité, de l’éthique. Lors du débat des chefs, ces derniers devraient déclarer clairement comment ils vont assurer un médecin de famille à chaque Québécois et à chaque Québécoise.


Une version précédente de ce texte, dans laquelle l'auteur mentionnait l'Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec en parlant de la couverture d'assurance médicale de sa famille, a été corrigée.

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