La reprise de parole par l’art pour les Autochtones

Vue de l’exposition Caroline Monnet: Ninga Mìnèh 
Photo: Denis Farley Musée des beaux-arts de Montréal Vue de l’exposition Caroline Monnet: Ninga Mìnèh 

Lorsqu’on dénude un peuple de sa toponymie d’origine, on lui enlève ses références sociales, politiques, culturelles et spirituelles et on lui bloque toute possibilité d’émancipation. La Loi sur les Indiens, qui place les Autochtones sous la tutelle du gouvernement canadien depuis plus de 150 ans, loi raciste, a entraîné l’érosion de la culture des Premières Nations, le déracinement de générations d’Autochtones, engendré un engrenage de pauvreté et un manque d’estime de soi. C’est un véritable génocide culturel pour écraser la façon de voir le monde autochtone.

Les artistes autochtones ont été marginalisés, parfois même ignorés par le système artistique québécois, en étant plus ou moins invisibles dans les discussions sur les enjeux culturels. L’histoire des législations, des institutions culturelles, des diffuseurs a été écrite sans nous, et cela a malheureusement créé un blocage, car nous sommes constamment minoritaires dans les prises de décisions. En réalité, jusqu’à récemment, les peuples autochtones n’étaient pas considérés comme des participants égaux dans une modernité partagée.

Afin de contrebalancer cette lourde histoire commune, les artistes autochtones ont la responsabilité de prendre le plus de place possible en s’exprimant. Rester silencieux serait une réussite du plan d’assimilation du gouvernement canadien.

Mon rôle en tant qu’artiste est d’analyser ces tragédies ignorées, mais aussi de garder les discussions vivantes. Ma démarche artistique vient d’un désir intrinsèque d’expression et de définition de soi, mais elle s’inscrit également en une réflexion sociologique des pouvoirs coloniaux. La pluralité des expressions est importante afin d’éviter la parole unique et encourager la diversité des voix. Je ne suis qu’une artiste parmi d’autres, et ma voix n’est qu’une parmi une multitude de voix. J’ai pleinement conscience du pouvoir des images que je véhicule dans mes oeuvres, et comment celles-ci peuvent devenir un précurseur de propositions politiques et sociales. Tout dépend du message, de qui le porte et de la façon dont il est utilisé. Les outils que j’utilise, tels la photographie et le rapport à l’image, contribuent au mouvement d’émancipation pour soutenir, soigner et autonomiser nos communautés. Je veux offrir une nouvelle perspective. Teinter de couleurs des événements trop souvent dépeints en noir et blanc. Offrir un passage de l’ombre à la lumière, qui soit tourné vers l’espoir.

Décolonisation

 

De nos jours, de nombreux artistes autochtones considèrent les pratiques artistiques contemporaines comme étant un processus de décolonisation, de réappropriation et de réclamation. On possède aujourd’hui les outils pour s’exprimer sur le même plan que les autres, ce qui alimente le déterminisme identitaire et contribue au processus d’émancipation de toute une nation. Les nouveaux mouvements artistiques et politiques autochtones tendent aussi vers une émancipation à sortir de l’ombre des récits collectifs et personnels. L’art permettrait donc de s’opposer à la violence du monde.

On parle de création dans un pays qui vient de reconnaître qu’il a pratiqué de façon systémique un génocide culturel envers les Autochtones pendant plus de cent ans. La construction de notre image se façonne, se décompose et se recompose, répondant naturellement aux années d’interdictions d’expression artistique sous la Loi sur les Indiens. Cette nouvelle liberté d’expression se manifeste par un passage accéléré des différents mouvements artistiques de l’histoire de l’art dans le but de façonner notre image selon nos propres codes. Nos oeuvres sont le symbole d’une reprise de confiance en soi pour une nouvelle génération d’Autochtones qui peuvent s’exprimer librement.

La culture est quelque chose de vivant, qu’on ne peut pas stéréotyper et figer dans le temps. Nous sommes finalement arrivés à un moment de notre histoire, en tant qu’Autochtones, où il est possible de présenter notre art comme expression contemporaine en créant des oeuvres qui sont emplies de nuances, vouées au changement de paradigme. L’art est un processus continu, qui vit et qui respire.

Justice et dignité

 

Je suis fière d’être Anichinabé Kwe. Je suis entourée de femmes fortes et résilientes, dont les voix sont porteuses de changement. Je reconnais leur courage dans leur regard quand elles fixent l’objectif de mon appareil photo. Les femmes que je présente dans mes photographies ont de la noblesse. Elles sont fortes, autochtones, et fières de l’être. Elles défient du regard, demandent d’être vues et entendues. Nous partageons la même vision et le même engagement auprès de nos communautés. Nos voix, auparavant étouffées, peuvent désormais résonner au-delà de nos frontières, dans la justice et la dignité.

Je crois que les lieux clos comme les galeries et les musées permettent une représentation du monde. C’est notamment ce qui fait la force d’un événement comme le World Press Photo, qui devient un espace de sociabilité et de persuasion où, grâce à l’art, nous pouvons construire de nouveaux dispositifs permettant d’orienter, de modeler et d’assurer des opinions constructives face aux enjeux actuels. Aujourd’hui, ce sont des lieux où Autochtones et non-autochtones peuvent se réunir en toute quiétude et promouvoir une culture durable. Il faut que ces enjeux soient insérés dans le tissu culturel et politique de la société québécoise afin qu’ils cessent d’être le problème lointain d’une communauté éloignée, pour que les Autochtones, et plus particulièrement les femmes autochtones, puissent cesser d’être marginalisés. Mes photographies, que je dévoile dans l’exposition Ikwewak(Femmes), posent un regard sur ma génération qui souhaite se transposer positivement dans le futur, en s’appuyant sur la tradition, tout en prenant la place qui lui revient dans la société. C’est une invitation à bâtir ensemble l’avenir pour les sept générations à venir, avec optimisme, et en tentant de ne pas y transposer le ressentiment du passé. Notre avenir commun dépend de notre capacité à poser des questions et à écouter.

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