Le théâtre, un art en débat

Sarah-Louise Pelletier-Morin est candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM. Sa thèse, codirigée par Dominique Garand et Julie Paquette, se penche sur trois polémiques théâtrales au Québec : les affaires Cantat (2011), SLĀV (2018) et Kanata (2018).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sarah-Louise Pelletier-Morin est candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM. Sa thèse, codirigée par Dominique Garand et Julie Paquette, se penche sur trois polémiques théâtrales au Québec : les affaires Cantat (2011), SLĀV (2018) et Kanata (2018).

Chaque semaine de l’été, Le Devoir vous entraîne sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Cette semaine, Sarah-Louise Pelletier-Morin, candidate au doctorat en études littéraires à l’UQAM, aborde la politisation du théâtre, un phénomène qui dépasse largement notre actualité.

J’ai cherché un coin tranquille dans le Biergarten, qui était très animé malgré l’heure tardive. Par chance, la table au fond du jardin était vide ; c’était aussi la zone la plus végétale du lieu, et de fait les insectes ne cessaient de me bourdonner dans l’oreille. La tranquillité ne serait pas totale, mais elle suffirait pour que je prenne quelques notes.

​Cette scène de mon séjour à Munich illustre une dimension fondamentale des études doctorales : une thèse est un objet que l’on emporte partout avec soi. Penser requiert avant tout du temps et de la solitude, ainsi notre sujet de recherche en vient, au bout de quelques années, à exiger une grande disponibilité mentale, jusqu’à nous habiter en permanence, à s’insinuer en toutes choses. Et parfois, on sort un bout de papier à minuit pour noter quelques idées.

​Je sortais alors d’une performance immersive intitulée Respublika et je souhaitais conserver une trace de cette pièce qui incarnait une forme radicale de politisation du théâtre. Une cinquantaine de personnes s’étaient réunies ce soir-là dans l’espace Utopia, un ancien manège, pour assister à la reconstitution (Wiederaufführung) d’une expérimentation qui a conduit un groupe de personnes multilingues à se retirer dans les forêts lituaniennes durant plusieurs semaines.

Les spectateurs étaient conviés à vivre une soirée au sein de cette « république restreinte » et à prendre part au dialogue existentiel des personnages, qui interrogeait le sens actuel du mot communauté, en passant d’une station à l’autre (cuisine, salon, chambre, sauna, salle de bains, terrasse, etc.). La performance, d’une durée de six heures, se terminait par un rave, envisagé ici comme un « acte de résistance pour lutter contre le sentiment d’impuissance de notre époque » (je traduis les mots du metteur en scène Łukasz Twarkowski).

Un art politisé

 

​« Redéfinir le sens de la communauté », « repenser les manières de vivre ensemble », « résister » : voilà autant de termes constitutifs du paradigme émancipatoire qui mobilise plusieurs artistes de théâtre aujourd’hui. Pour l’heure, le théâtre est sans doute l’art qui fait le plus s’agiter stylos et costumes, récits et moyens de production, programmes et décors en cette direction, c’est-à-dire que la scène se conçoit dans un continuum avec l’espace public — le théâtre, en un mot, est un art politisé.

​La politisation du théâtre est un phénomène qui dépasse largement notre actualité. Depuis la Poétique d’Aristote, cet art vivant n’a jamais cessé urbi et orbi de se rendre perméable aux affaires de la Cité, de poser les questions de la convenance et de la bienséance, de faire l’objet de débats et de mesures censoriales, d’agir comme un levier politique — qu’on pense, en France, au rire subversif de Molière, aux pièces didactiques de Sartre, aux récentes mises en scène engagées de David Bobée ; en Allemagne, aux productions scandaleuses de Frank Wedekind, aux théâtres prolétarien de Piscator et épique de Brecht, qui stimulent aujourd’hui les créations d’un Thomas Ostermeier ; aux performances féministes de l’Espagnole Angélica Liddell ; au travail d’Ivo van Hove en Belgique ; au théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal au Brésil… On n’aurait pas de mal à prolonger cette liste tant les exemples abondent.

​Le Québec, du reste, n’échappe pas à ce phénomène. La politisation du théâtre a d’ailleurs pris des formes absolument singulières, pour le moins patentes, dans notre histoire.

​Je me souviens, alors que je finissais mes études secondaires, avoir été marquée par le tumulte causé par la venue de Bertrand Cantat pour le Cycle des femmes monté par Wajdi Mouawad au TNM, en 2011. J’ai conservé un souvenir impérissable de Serge Denoncourt à Tout le monde en parle : « C’est qui, Wajdi Mouawad ? Est-ce que c’est le pape ? » J’ai ressenti la même stupéfaction en 2018 devant l’ampleur des polémiques qui ont éclaté autour des spectacles SLĀV et Kanata.

Comment expliquer que le théâtre, cet art marginal qui n’attire qu’un bassin restreint de spectateurs dans les grandes villes, fasse l’objet de débats aussi vifs dans l’espace public ? Cinquante ans après la controverse des Belles-sœurs (1968), quarante ans après le scandale des Fées ont soif (1978), voilà que le théâtre se retrouvait par trois fois au cœur de polémiques entre 2010 et 2020. Quelque chose, manifestement, se répétait dans notre histoire.

Un accélérateur de l’histoire

​On aurait sans doute oublié ces controverses théâtrales si elles n’avaient pas eu, chacune à sa manière, un effet réellement transformateur sur la société québécoise. En invitant le joual sur la scène, le théâtre de Tremblay a attiré un public moins scolarisé au théâtre, tandis que les revendications des Fées ont donné un porte-voix à la mobilisation féministe. Récemment, l’affaire Cantat a lancé un dialogue sur la réhabilitation et la violence commise contre les femmes, alors que les affaires SLĀV et Kanata ont attiré l’attention sur des enjeux comme l’appropriation et la diversité culturelles dans le milieu artistique.

Si ces différents débats ont assurément divisé l’espace public en deux, entraînant avec eux une violence qui a laissé des séquelles bien réelles sur certaines personnes, une chose est sûre : ces polémiques ont profondément transformé le milieu théâtral — d’aucuns diront pour le mieux. Quoi qu’on pense du mode polémique et de la violence verbale qu’il induit, de tels conflits démocratiques ont aussi leurs vertus ; la polémique agit, parfois, comme un accélérateur de l’histoire.

Dans Anna Karénine (1878), Tolstoï écrivait que « [l]es familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Il semble en aller de la même logique pour les sociétés : les sociétés harmonieuses tendent à toutes se ressembler ; les sociétés dissensuelles sont dissensuelles chacune à sa façon. Les Québécois ont leur manière propre de mener leurs conflits démocratiques.

Dans notre société — qu’on dit frileuse et timorée, incapable de débattre —, que faut-il déduire du fait que le théâtre suscite autant les passions et qu’à travers lui le débat semble possible ? Tout porte à croire que nos questions de société les plus épineuses se posent mieux sans frontalité, lorsqu’on fait un pas de côté, empruntant pour ainsi dire la neutralité du couvert artistique. Là, dans ce détour, se révèle peut-être une caractéristique fondamentale de l’identité québécoise.

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