Améliorer la formation des enseignants sans jeter le bébé avec l’eau du bain

«Le dénigrement d’une formation professionnelle de qualité pour les enseignants va à l’encontre d’une attitude porteuse pour l’avenir».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Le dénigrement d’une formation professionnelle de qualité pour les enseignants va à l’encontre d’une attitude porteuse pour l’avenir».

Alors que le système éducatif subit de nombreuses transformations et que les personnels scolaires jonglent encore avec les défis découlant de la pandémie, un nouveau débat occupe l’arène publique : la pénurie d’enseignants.

L’attitude parfois méprisante envers les facultés et départements d’éducation, en particulier à l’égard de la qualité des formations qui y sont données, fait partie des éléments qui étonnent. La formation des enseignants est souvent décrite comme longue et parfois inutile par certains observateurs critiques. Nous souhaitons mettre en perspective un tel point de vue.

Par simple mimétisme

 

Au dire des critiques, le métier d’enseignant pourrait et devrait s’apprendre par simple mimétisme. L’enseignement est idéalisé selon une vision artisanale et techniciste. On propose ainsi de raccourcir la formation au bénéfice d’un seul compagnonnage en contexte de travail, en se concentrant sur « des trucs et astuces » du métier.

Si cette idée peut paraître attrayante, elle s’éloigne de la professionnalisation, contribue à la dévalorisation de l’enseignement et pose avant tout la question cruciale de la nature du contexte éducatif souhaité pour l’avenir.

On sait que la formation sur le terrain, qu’il s’agisse d’un stage en formation initiale ou, dans certains cas, en situation d’emploi, met les nouveaux enseignants devant une réalité complexe où les prises de décisions se font souvent dans le feu de l’action. Pour que les professeurs puissent enseigner adéquatement et réguler leur pratique, un bagage de connaissances élargies et le développement de plusieurs compétences sont nécessaires.

La mission des universités

 

C’est la mission des universités de former, avec le regard critique approprié, aux savoirs scientifiques et professionnels qui prévalent en éducation, d’enseigner et de soutenir l’appropriation de stratégies pédagogiques diversifiées, de stimuler la réflexivité des futurs enseignants pour qu’ils puissent faire face à la complexité de l’action autrement que par le truchement d’essais et erreurs.

Bref, il s’agit de les amener à développer une aptitude de remise en question pour être au service des élèves et continuer d’apprendre tout au long de leur carrière, au-delà des modes pédagogiques, des groupes d’influence et des fausses solutions clés en main.

Bâtissant sur la collaboration existante entre les universités et les centres de services scolaires, nous pensons qu’il est plus prometteur de jeter de nouveaux ponts entre les savoirs scientifiques et expérientiels, de développer de plus amples partenariats universités-milieux dans le cadre desquels, par exemple, des enseignements universitaires seraient délocalisés en contexte de pratique et accompagnés par des conseillers pédagogiques qui se consacrent à l’insertion professionnelle. Cela contribuerait au soutien des enseignants, pour qu’ils aient le temps de poursuivre leurs apprentissages, de planifier et de mettre en oeuvre des activités d’enseignement-apprentissage riches, d’échanger et de réfléchir à leur pratique.

Le dénigrement d’une formation professionnelle de qualité pour les enseignants va à l’encontre d’une attitude porteuse pour l’avenir. Il convient de nourrir des formes d’éducation continue renouvelées au Québec. La réforme Chagnon des années 1990 y a contribué, en accentuant la formation pratique et en l’organisant de sorte que les stagiaires soient encadrés par un enseignant des milieux scolaires et un superviseur universitaire.

D’autres modalités de rapprochement ont aussi gagné en pertinence et en reconnaissance depuis. Pensons aux diverses formes que prend la recherche participative avec les milieux scolaires.

Il appert qu’une trentaine d’années plus tard, nous sommes mûrs pour un nouveau cycle de développement professionnel collectif. Mais faisons-le sans jeter le bébé avec l’eau du bain…

À ce chapitre, le fantasme d’ériger un Institut national d’excellence en éducation, qui orienterait les interventions en éducation seulement sur la base de données dites probantes, n’est qu’un leurre. La valeur scientifique de ces données est dénaturée par une incompréhension profonde de ce qu’est la recherche, par sa généralisation abusive et par l’adoption d’une vision simpliste d’un modèle d’enseignement unique applicable à tous. Une seule approche ne saurait être suffisante pour répondre à la diversité des élèves.

Une préoccupation sociétale

 

Les facultés et départements d’éducation ainsi que les personnels qui y oeuvrent sont à la fine pointe des stratégies pédagogiques, des modèles d’enseignement-apprentissage et des approches sur lesquels les diverses interventions s’appuient. Les remplacer par des entités extérieures aux universités constituerait un retour en arrière. Cela irait aussi à contre-courant de ce qu’on observe dans certains pays.

Il convient de cesser de vouloir faire et défaire. Concentrons plutôt nos efforts pour nous fédérer et cheminer ensemble vers une visée commune… Faisons de l’éducation une préoccupation sociétale principale.

 
*Ont aussi signé ce texte :
 

Mylène Leroux, professeure, Université du Québec en Outaouais

Nancy Goyette, professeure, Université du Québec à Trois-Rivières

Françoise Armand, professeure, Université de Montréal

Mélanie Paré, professeure, Université de Montréal

Nathalie Gagnon, professeure, Université du Québec à Rimouski

Patrick Giroux, professeure, Université du Québec à Chicoutimi

Geneviève Messier, professeure, Université du Québec à Montréal

Valériane Passaro, professeure, Université du Québec à Montréal

Audrey Raynault, professeure, Université Laval

Gabriel Dumouchel, professeure, Université du Québec à Chicoutimi

Mélanie Tremblay, professeure, Université du Québec à Rimouski

Godeliva Debeurme, professeure à l’Université de Sherbrooke

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