Série Cap sur le fleuve | En cage, le fleuve

La plupart des Montréalais ne savent presque rien de ce fleuve qui pourtant les entoure, observe l’autrice.
Photo: Getty Images La plupart des Montréalais ne savent presque rien de ce fleuve qui pourtant les entoure, observe l’autrice.

L’été durant, Le Devoir sillonne les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois. Aujourd’hui, on fait le guet avec une écrivaine qui nous parle de son rapport au fleuve en tant que Montréalaise, résidente d’Hochelaga-Maisonneuve.

C’est à San Francisco que j’ai vraiment compris que Montréal était une île. À dix-huit ans, le sac au dos et les yeux avides, j’ai été émerveillée par la présence de l’eau dans cette ville. J’y découvrais plusieurs plages et un grand parc longeant la baie, non loin du centre. « Quelle chance ! » avais-je alors pensé juste avant de réaliser, l’instant d’après, que ma propre ville était elle-même bordée d’eau.

Bien entendu, je l’avais déjà appris en cours de géographie. Je m’en souvenais aussi chaque fois que j’empruntais la piste cyclable Notre-Dame ou que je traversais un des grands ponts, j’apercevais le fleuve. Pourtant, ce n’est qu’en visitant San Francisco que j’ai compris que même si j’habitais une île, l’eau manquait. Encore aujourd’hui, j’ai tendance à oublier la présence du fleuve alors qu’il ne se trouve qu’à quelques minutes de chez moi.

Je désire donc vous parler du fleuve et de la ville : cette apparente contradiction pour quiconque a en tête les berges sauvages de la Côte-Nord ou les villages pittoresques de Haute-Gaspésie. Le fleuve et la ville : cette combinaison si logique pourtant lorsqu’on se souvient que les humains choisissent, presque toujours, de s’installer près de l’eau. Il y a quelques années, une personne avait écrit sur un mur de mon quartier « En cage : le fleuve derrière le port. »

Quand on habite Hochelaga-Maisonneuve, on peut tenter de rejoindre le fleuve, mais on sera vite arrêté par d’énormes clôtures, des usines, un chemin de fer et par la bruyante rue Notre-Dame avec ses nuages de poussière. Par chance, il y a toujours l’ouest de l’île et à l’est, le parc Bellerive. En temps de canicule, je traverse souvent la ville pour aller sauter dans la fraîcheur du fleuve, à partir des quais de Verdun.

Mon amie Coralie ne quittera d’ail-leurs jamais ce quartier, car il lui est impensable de s’éloigner des berges. L’été, elle observe les oiseaux aux rapides de Lachine et, l’hiver, elle fait de la raquette sur les rives gelées. Le fleuve, c’est aussi celui que mes arrière-grands-parents traversaient à la rame pour rejoindre l’île Grosbois. Ils y avaient construit une cabane rudimentaire, leur chalet de pauvres. Les souvenirs des moments passés sur l’île mouillent encore les yeux de mon grand-père.

On dit que l’on ne protège que ce que l’on aime et qu’il faut connaître pour aimer. La plupart des Montréalais ne savent presque rien de ce fleuve qui pourtant les entoure. Il a tellement donné, il donne encore, et nous, qu’est-ce que nous lui rendons ? Suffirait-il qu’on lui reconnaisse des droits, qu’on lui octroie, comme le Whanganui en Nouvelle-Zélande, le statut de personne juridique ? Et faut-il vraiment un décret de la cour pour comprendre que le fleuve est, lui aussi, vivant ?

Ne faudrait-il pas aller plus en profondeur, changer le langage même par lequel nous le désignons ou chercher à entrer en relation avec lui sous le signe de la réciprocité ? Et si nous prenions l’habitude de le visiter plus souvent, de le placer au centre de nos communautés ? Et si l’économie cessait d’être — pour un temps ou pour toujours — notre Saint-Graal ; que nous choisissions plutôt de valoriser le bonheur des algues, des bélugas, des esturgeons et des humains ? Et si, au lieu de nous réjouir lorsque des baleines viennent mourir au large du Vieux-Port, nous prenions le temps d’écouter les messages de détresse qu’elles nous portent ?

Qui de mieux placé, d’ailleurs, pour nous guider vers ce changement de perspective, que celles et ceux qui ont connu le fleuve avant de connaître le Saint-Laurent ? Celles et ceux qui l’appellent encore Wepistukujaw Sipo, Moliantegok, Roiatatokenti, Kaniatarowanenneh, Magtogoek.

Même si j’ai grandi près du fleuve, j’ai la sensation de lui avoir fait dos toute ma vie. On ne m’a raconté aucune légende à son sujet. Je me contenterai donc de celles que raconte mon grand-père qui, âgé d’un mois à peine et lové dans les bras de sa mère, expérimentait sa première traversée en direction de l’île Grosbois.

Je me contenterai de la sensation magique qui parcourt mon petit corps lorsqu’il rejoint le grand corps du fleuve, plusieurs fois par été.

À voir en vidéo