Donnez du temps au temps

Le 15 novembre 1976, René Lévesque, dans son discours, dit: «Je n’ai jamais pensé que je pouvais être aussi fier d’être Québécois que ce soir.»
Photo: Archives La Presse canadienne Le 15 novembre 1976, René Lévesque, dans son discours, dit: «Je n’ai jamais pensé que je pouvais être aussi fier d’être Québécois que ce soir.»

René Lévesque est l’homme qui aura marqué le journalisme et la vie politique du Québec durant la deuxième moitié du dernier siècle. Il est encore présent et bien vivant, 35 ans après son décès. Eût-il vécu, nous fêterions avec lui son centième anniversaire de naissance le 24 août. Dans tous les sondages réalisés depuis son départ, il demeure l’homme politique le plus populaire parmi tous les anciens premiers ministres du Québec depuis 1792. Pourquoi ?

Ses années en journalisme s’étendent sur quarante ans, soit de 1936 à 1976. En effet, dès l’âge de 14 ans dans sa Gaspésie natale, sur les ondes de la station de radio CHNC (Charles Houde New Carlisle), il trouve la voie à suivre pour toute sa vie ; apprendre, informer, communiquer. Il devient pigiste pour les journaux et postes de radio dans la ville de Québec, où vit alors sa famille. Il abandonne ses études de droit pour se consacrer à ce métier qu’il adore. La guerre fait rage en Europe, il veut voir et connaître ce qui s’y passe. Il devra attendre jusqu’en 1943, à sa majorité, pour avoir toute sa liberté, obtenir un passeport et partir.

Il veut éviter la conscription parce qu’il ne veut pas combattre avec les armées du « Dominion of Canada ». Il offre ses services aux Américains et devient correspondant de guerre. Durant ces années en Europe, il a côtoyé la mort, la violence, la terreur, la détresse ; il a vu la destruction des villes et villages de France et d’Allemagne. René Lévesque reviendra de cette guerre perturbé mais, maintenant devenu reporter de guerre, il tournera vite à son boulot de journaliste.

Radio-Canada lui offre un poste à l’international et, au fil du temps, il devient la vedette de ce nouveau médium qu’est la télévision. C’est Point de mire qui vient consacrer son talent, même si diffusé en direct et à une heure tardive. C’est là qu’il excelle et performe le mieux avec son tableau noir, une craie blanche et une cigarette. René Lévesque travaille seul et fait toute sa recherche. Il vise l’excellence !

Après la grève des réalisateurs à Radio-Canada, son émission est retirée des ondes, même si elle est encore populaire. Lévesque y voit une grande injustice. L’autodidacte qu’il est devenu, toujours à l’affût de la dernière nouvelle, pigiste à nouveau, est donc libre.

Moderniser le Québec

 

La situation politique au Québec l’intéresse au plus haut point. Le slogan « Maîtres chez nous » l’emballe de plus en plus, il y voit un grand défi : vaincre l’Union nationale pour moderniser le Québec, en le transformant vers une démocratie nouvelle, dirigée par un tout nouveau gouvernement ouvert à changer les moeurs en abolissant les caisses électorales occultes. Il aura fort à faire, mais il décide de plonger et il sera élu député dans Montréal-Laurier. À tout juste 37 ans, René Lévesque devient ministre, titulaire de deux portefeuilles : les Travaux publics et les Ressources hydrauliques.

L’histoire est bien connue ; René Lévesque réussit à convaincre Jean Lesage et ses collègues de nationaliser onze compagnies et de faire d’Hydro-Québec le fer de lance de la reprise économique de notre nation. Soixante ans plus tard, il nous faut reconnaître cet immense succès. Cependant, René Lévesque n’a pas réussi à convaincre Jean Lesage de mettre fin à la caisse électorale du Parti libéral. Ces années lui démontrent cependant qu’avec la création de nouvelles institutions, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec, la Société générale de financement et le ministère de l’Éducation, le Québec se prend en main de plus en plus sur le plan économique et connaît une effervescence culturelle sans précédent.

Le Québec pourrait aller plus loin vers sa souveraineté politique, tout en maintenant des liens économiques avec le reste du Canada. Le modèle de René Lévesque est le Traité de Rome signé en 1957, entre six pays européens souverains, qui le demeurent, mais s’associent dans un marché commun : c’est l’Europe des nations.

Il met au point une formule qu’il appelle souveraineté-association, qu’il fait accepter par l’association de son comté de Laurier et qu’il présente au congrès libéral de 1967 à Québec. Jean Lesage refuse d’en discuter, de même que de l’inscrire à l’ordre du jour. Ce sera la rupture ; René Lévesque quitte le Parti libéral.

En 1968, il crée un nouveau parti politique, le Parti québécois. Les années difficiles commencent : les élections de 1970, la crise d’Octobre, la brutalité des fédéralistes, les élections de 1973 ; le moral est au plus bas. Après sept ans d’efforts, 30 % des voix, six députés seulement. René Lévesque persiste et continue le recrutement de candidats à travers le Québec et prépare fébrilement l’élection de 1976. Pour lui, ce sera l’élection de la dernière chance.

Les choses se compliquent pour le gouvernement Bourassa — des rumeurs de scandales et de magouilles, les Jeux olympiques à Montréal — et l’atmosphère devient irrespirable après seulement trois ans de son deuxième mandat. À la surprise de tous, le vent tourne pendant la campagne électorale, le retour de l’Union nationale brouille les cartes, le PQ fait des gains dans les régions, et l’improbable se produit : le premier gouvernement souverainiste est élu majoritaire avec 41 % des voix exprimées.

Le soir du 15 novembre 1976, René Lévesque, dans son discours au Centre Paul-Sauvé, dit : « Je n’ai jamais pensé que je pouvais être aussi fier d’être Québécois que ce soir. »

Cette fierté, nous l’avons partagée avec lui. Après tant d’années d’efforts, tous les espoirs vers le nouveau pays sont permis. Le Conseil des ministres se met en place et les grandes réformes se réalisent. René Lévesque est profondément démocrate : le premier changement majeur est l’urgence de la réforme du financement des partis politiques ; autrement, on ne peut parler de démocratie véritable.

Le gouvernement Lévesque a su gouverner le Québec pendant neuf ans sur deux mandats. Le lien de confiance avec la population ne s’est pas démenti, même dans les circonstances difficiles. La Loi sur la consultation populaire permettait, pour la première fois, de se prononcer sur son statut politique. Même si de fortes tensions, dites créatrices, se sont produites dans notre formation politique après la défaite du Oui, et surtout après le rapatriement unilatéral et immoral de la constitution par le gouvernement Trudeau, contre l’assentiment ou l’accord du Québec, le respect du suffrage exprimé lors du référendum, même douloureux, illustre le mieux la personnalité du premier ministre Lévesque, qui disait le soir de ce référendum devant des milliers de partisans lui exprimant leur confiance par de longs applaudissements : « Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire : à la prochaine fois. »

La relève viendra

 

René Lévesque ne voulait pas tenir un autre référendum sur la souveraineté dans l’immédiat, et s’y engagea pendant la campagne de 1981. Convaincu qu’il fallait donner du temps au temps : ne jamais renoncer à l’objectif de faire le pays du Québec, maître de son destin, respectueux de ses minorités et ouvert sur le monde.

Lors de son dernier discours improvisé à l’Assemblée nationale, le 20 juin 1985, il exprime clairement sa pensée en disant : « Des générations nouvelles de Québécois seront meilleures que nous, [ils] seront infiniment plus compétents que nous ne l’avons jamais été et iront beaucoup plus loin, je crois, iront au-delà de toutes les histoires constitutionnelles, jusqu’à la création d’un pays pour un peuple. Je suis profondément convaincu qu’ils sont équipés pour cela. »

En fin de soirée, il remettait sa démission comme premier ministre, en étant convaincu que notre jeunesse prendrait la relève un jour ou l’autre.



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