La décolonisation, un enseignant à la fois

Pour pouvoir avoir accès à Odanak, et participer à un atelier sur la culture anishinabeg, les étudiants devaient soumettre une réflexion sous forme de balado.
Photo: École d'été Witamawi Pour pouvoir avoir accès à Odanak, et participer à un atelier sur la culture anishinabeg, les étudiants devaient soumettre une réflexion sous forme de balado.

Chaque lundi, Le Devoir vous entraîne à sa suite sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Cette semaine, incursion à l’école d’été Witamawi, résultat d’une collaboration entre l’UQAM et Kiuna, seul établissement d’enseignement postsecondaire par et pour les Premières Nations.

Depuis de nombreuses années, des appels à l’action sont lancés afin d’améliorer la place des Premières Nations au sein du système scolaire québécois. L’article 15 de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones de l’ONU, adoptée en 2007 et ratifiée depuis peu par le Canada, indique clairement que les peuples autochtones ont « droit à ce que l’enseignement et les moyens d’information reflètent fidèlement la dignité et la diversité de leurs cultures, de leurs traditions, de leur histoire et de leurs aspirations. »

Plus près de nous, la Commission de vérité et réconciliation (appels à l’action 62 et 63) et la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (appels à l’action 21 et 22), pour ne nommer que celles-là, sont éloquentes concernant les virages à entreprendre afin de réformer les perspectives autochtones dans le milieu de l’éducation. À cela s’ajoute le fait que de plus en plus d’étudiants se destinant à la profession enseignante (ainsi que des enseignants d’expérience) se désolent du manque de préparation entourant les différents enjeux autochtones dans la formation initiale à l’université. Rappelons qu’à l’UQAM, dans leur formation universitaire de quatre ans, les étudiants en enseignement n’ont aucun cours obligatoire entourant les enjeux des Premières Nations.

Photo: École d'été Witamawi la formule d’une école d’été s’est imposée… ainsi que l’idée de la tenir à Odanak, une communauté abénaquise.

Ces appels sont loin d’être les premiers en ce sens. Les Premières Nations déclarent leur volonté de contrôler l’éducation de leurs enfants depuis que les politiques coloniales leur ont usurpé ce rôle. En 1972, la Fraternité des Indiens du Canada (devenue depuis 1982, l’Assemblée des Premières Nations) publiait un document devenu un jalon incontournable dans le domaine de l’éducation pour les Autochtones du Canada : « la maîtrise indienne de l’éducation indienne ». Cette déclaration de principe constitue un plaidoyer pour la décolonisation par la reprise en main de l’éducation par les Premières Nations au Canada. D’une grande clairvoyance, le document proposait déjà de former les enseignants allochtones aux différentes perspectives autochtones : « […] les enseignants et les conseillers spécialisés devraient avoir l’occasion de s’améliorer par des cours d’été spécialisés portant sur les problèmes de l’acculturation et de l’anthropologie, ainsi que par des cours d’histoire, de la langue et de culture indienne ». L’idée était lancée, mais 50 ans plus tard, force est de constater que peu d’actions systémiques ont été entreprises à ce chapitre.

Après quelques années de collaboration enrichissante, des personnes de l’UQAM et de Kiuna, seul établissement d’enseignement postsecondaire par et pour les Premières Nations, ont décidé d’agir contre l’attentisme et de réfléchir à un cours universitaire collaboratif pour mieux outiller les futurs enseignants quant aux enjeux des Premières Nations en salle de classe. Rapidement, la formule d’une école d’été s’est imposée… ainsi que l’idée de la tenir à Odanak, une communauté abénaquise. L’enracinement dans le Ndakina, territoire abénaquis non cédé où se situe Kiuna, nous paraissait important sur le plan symbolique, mais aussi sur le plan des apprentissages que pourraient en retirer les étudiants. Il a aussi été décidé que les personnes conférencières proviendraient en majorité des Premières Nations. À cette petite équipe s’est greffé le Musée des Abénaquis comme partenaire institutionnel indispensable au projet.

C’est important qu’on sache ce qui se passe aujourd’hui. [...], cela démontre l’importance de parler des enjeux actuels [...] et de voir ça avec les élèves.

C’est ainsi qu’est née l’école d’été Witamawi (« dis-moi quelque chose pour que j’apprenne » ou « enseigne-moi » en w8banaki), une activité universitaire de trois crédits dans laquelle les futurs enseignants du préscolaire au secondaire se réunissent et participent à des ateliers traitant d’enjeux linguistiques, territoriaux, d’identité et de décolonisation par une douzaine de personnes conférencières provenant de différentes Premières Nations au Québec. La première édition s’est tenue à Odanak du 8 au 12 août 2022, et 45 étudiants ont suivi le cours « Perspectives autochtones en enseignement », appellation uqamienne de l’activité pédagogique.

Witamawi est l’occasion non seulement de mieux outiller les futurs enseignants, mais aussi, pour Kiuna, d’être partie prenante d’un changement de paradigme entourant le traitement des enjeux et perspectives des Premières Nations dans le monde de l’éducation. D’ailleurs, trois journées de l’école d’été ont eu lieu à Kiuna, qui a diplômé pas moins de 125 étudiants des Premières Nations et Inuits depuis 2011, ainsi que quelques allochtones. Pour les deux autres journées, les ateliers ont eu lieu au Musée des Abénakis et dans ses alentours, haut lieu de diffusion des savoirs et des traditions abénaquises. Au terme de cinq jours d’intenses apprentissages et de grandes émotions, les étudiants sont repartis avec un regard à la fois élargi et nuancé, mais non exhaustif, des enjeux des Premières Nations. Par exemple, une présentation entourant la Loi sur les Indiens a permis aux élèves de saisir concrètement les répercussions actuelles de cette législation, toujours en vigueur pour les Premières Nations.

Une école d’été pour s’enrichir et réfléchir

Parmi les projets à compléter dans le cadre de l’activité « Perspectives autochtones en enseignement », les étudiants devaient soumettre une réflexion sous forme de balado avant de mettre les pieds à Odanak. L’intention pédagogique était de leur offrir une occasion d’exposer leur positionnement épistémologique face aux enjeux des Premières Nations et, par le fait même, mieux cibler les savoirs à développer lors du séjour immersif.

Force est de constater que ces balados réflexifs sur l’état de leurs connaissances constituent un condensé de l’échec de notre système d’éducation à intégrer les perspectives des Premières Nations. La vaste majorité des étudiants de l’école d’été, bien que munis d’une réelle volonté de changer l’état des choses, déplorent le fait qu’ils sont bien mal préparés à enseigner les réalités des Premiers Peuples à leurs futurs élèves : « ce n’est que lors de mon 4e cours de français au cégep que j’ai eu la chance de lire [le roman] Taqawan […], j’ai eu un choc. C’est important qu’on sache ce qui se passe aujourd’hui. […], cela démontre l’importance de parler des enjeux actuels […] et de voir ça avec les élèves ». Une autre étudiante se destinant à l’enseignement primaire et préscolaire évoque avec humilité la crainte de ne pas être à la hauteur : « […] beaucoup d’enjeux me retiennent dans ma créativité, notamment la peur de faire un faux pas et mon malaise face à un manque de connaissance à ce sujet ». D’autres, dans une posture résolument plus optimiste, bâtissent déjà des projets pédagogiques dans une perspective autochtone dans leur pratique enseignante. Un étudiant avance dans son balado que, tout en abordant le point d’ébullition de l’eau en science, il serait possible de traiter des vertus des plantes médicinales chez certaines Premières Nations. Dans la même veine, une autre étudiante explique qu’en arts plastiques, tant au primaire qu’au secondaire, il serait possible de s’inspirer de deux styles artistiques des Premières Nations, soit ceux du Woodland et de la côte nord-ouest.

Photo: École d'été Witamawi Au terme de cinq jours d’intenses apprentissages et de grandes émotions, les étudiants sont repartis avec un regard à la fois élargi et nuancé, mais non exhaustif, des enjeux des Premières Nations.

Les jours suivants Witamawi, les étudiants ont poursuivi leur réflexion dans un second balado et démontré comment l’école d’été a pu enrichir leur bagage de connaissances sur les Premières Nations et permettre leur intégration en contexte scolaire.

L’école d’été Witamawi n’a pas la prétention de tout régler le temps d’un cours universitaire, loin de là. Il s’agit d’un défi à relever sur plusieurs générations. Néanmoins, ce partenariat démontre que les chemins pour parvenir à une meilleure compréhension de nos voisins des Premières Nations sont multiples et se trouvent souvent tout près de nous. Avec Witamawi, nous avons décidé que ce serait un enseignant à la fois.

Kchi wliwni à la communauté d’Odanak de nous avoir accueillis sur son territoire.

À voir en vidéo