Longue vie à Salman Rushdie!

«Prendre la plume, c’est prendre le risque d’être attaqué par les vautours qui verrouillent à double tour la mémoire pour y puiser leur légitimité», écrit l’autrice. En photo, rassemblement devant la Bibliothèque publique de New York, en soutien à Salman Rushdie.
Photo: Yuki Iwamura Associated Press «Prendre la plume, c’est prendre le risque d’être attaqué par les vautours qui verrouillent à double tour la mémoire pour y puiser leur légitimité», écrit l’autrice. En photo, rassemblement devant la Bibliothèque publique de New York, en soutien à Salman Rushdie.

L’idée qu’un écrivain puisse perdre sa liberté du simple fait que ses écrits déplaisent est absurde en soi. Admettre que ce dernier puisse renoncer à des gestes aussi élémentaires que marcher librement dans la rue, prendre les transports en commun ou promener ses enfants dans un parc l’est tout autant.

Se résigner au fait de devoir déployer autour de sa personne un cordon de sécurité pour lui permettre de participer à une rencontre littéraire donne froid dans le dos. Savoir qu’il risque sa vie pour ses idées est certainement, pour cet éveilleur des consciences, la chose la plus terrifiante à laquelle il fera face (et ses lecteurs aussi) durant son existence chaque fois qu’il entreprendra ce geste banal de faire glisser ses doigts sur le clavier.

Dans l’intimité de lui-même, lorsqu’il pensera furtivement aux êtres qu’il aime par-dessus tout, l’acte d’écrire lui semblera-t-il dérisoire ou, au contraire, consubstantiel à sa condition ? Comment envisagera-t-il ce désir brûlant et insatiable de faire émerger sa voix aux côtés d’autres voix ?

Mais si la plume provoque les conséquences désastreuses que nous lui connaissons, pourquoi alors songer à écrire ? Pourquoi s’imposer un tel effort en sachant que ça peut mal finir ? Pourquoi s’entêter à descendre avec un scaphandre dans les bas-fonds de l’humanité pour faire remonter à la surface le beau et le laid, l’essentiel et le superflu ? De quoi cette impossibilité à accepter la liberté d’un écrivain est-elle le symptôme ? Et puis, pardonnez-moi d’oser cette terrible question : faut-il vraiment se résoudre à comptabiliser quelques morts inévitables ?

Chaos algérien

 

La première fois que ces questions m’ont effleuré l’esprit, c’était en 1989, lorsque la tête de Salman Rushdie était mise à prix. Depuis lors, j’y ai pensé dix fois, cent fois, mille fois. J’habitais encore en Algérie, où, jeune adolescente, j’essayais de me frayer un chemin dans le chaos qui menaçait mon pays.

En effet, cette année-là, à Alger, le 18 février, à la mosquée Sunna, le Front islamique du salut (FIS) officialisait sa création avec un appétit féroce de la mort. D’ailleurs, ses dirigeants hurlaient dans leurs sermons que ceux qui les combattaient par la plume périraient par l’épée. […]

Être désavoué pour « insulte à l’islam » s’inscrivait dans l’ordre des choses. Il suffisait de traiter un écrivain d’apostat, de mécréant, de juif, d’occidentalisé, pour le dépouiller de son humanité. Et pour l’exécuter, en pleine rue ou dans son sommeil. Des milliers d’Algériens tombèrent sous les coups des faux dévots. Nous marchions sur des cadavres.

Il suffisait d’élargir la focale pour saisir la magnitude du séisme qui secouait une partie du monde au tout début des années 1990. En Turquie, un célèbre critique de l’islam, Turan Dursun, âgé de 56 ans, fut assassiné le 4 septembre 1990 devant sa maison à Istanbul. Ses écrits et sa librairie furent détruits. Farag Foda, écrivain, avocat et militant laïque, fut criblé de balles dans la banlieue du Caire, le 8 juin 1992, sous les yeux de son fils âgé de 15 ans. Freydoun Farrokhzad, poète et homme de spectacle iranien, fut poignardé à mort en Allemagne le 8 août 1992.

Sadiq Melallah, poète, fut accusé de « blasphème et abjuration », puis décapité au sabre par le régime absolutiste saoudien, le 3 septembre 1992, sur la grande place de la ville de Qatif. Le 2 juillet 1993, 37 intellectuels ont péri à Sivas, en Turquie, dans un incendie qui visait le traducteur turc des Versets sataniques. À cette époque, en Algérie, chaque jour, nous retenions notre souffle.

Je mesurais avec effroi la fragilité de la vie et la force féconde des mots. Et s’il fallait qu’un jour je taquine la plume comme d’autres maniaient la kalachnikov ou le poignard, je raconterais nos trajectoires cabossées. Un jour, un jour viendrait certainement où moi aussi je dirais, je témoignerais, j’écrirais, quoi qu’il en coûte. Salman Rushdie me traçait la voie à suivre.

Dissidence

 

Dans le monde dit islamique, écrire est en soi un acte politique, un geste de dissidence. On ne peut écrire au présent sans réécrire le passé. Lorsque les mots sont hantés par le chœur antique du texte coranique, la condamnation est immédiate.

Prendre la plume, c’est prendre le risque d’être attaqué par les vautours qui verrouillent à double tour la mémoire pour y puiser leur légitimité, en tirer une foule de privilèges et maintenir les sociétés dans le sommeil des origines […].

Qu’avait-il, Salman Rushdie, ce romancier-transgresseur, à aller fouiller dans le mythe islamique pour raconter une histoire universelle, celle de l’homme face au déracinement et à l’exil ?

Que des croyants musulmans se sentissent choqués par l’outrage de l’écrivain allait (presque) de soi. Ce qui en revanche m’étonne toujours, c’est l’attitude adoptée par les intellectuels occidentaux qui se sentent obligés de défendre des bigots musulmans alors qu’ils raillent les bigots chrétiens.

En jetant l’anathème sur la création intellectuelle et en érigeant la présomption de culpabilité en principe, l’affaire Rushdie marque, en Occident, le début d’une ère de peur et de lâcheté.

À ceux qui ne cessent de répéter : « Il faut faire attention aux musulmans, on ne doit pas les insulter, les stigmatiser », je réponds ceci : « Arrêtez de nous infantiliser ! Je renoncerai à ma liberté lorsque vous aurez répudié la vôtre ! Levez la censure ! Il est temps de désacraliser le sacré et d’en finir avec les conspirations du silence. » Rentrer en littérature est une façon d’habiter le monde, d’atteindre l’universel. Longue vie à Salman Rushdie !

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