Série Cap sur le fleuve | Interagir autrement avec le Saint-Laurent

L’attribution de droits fondamentaux au fleuve pourrait sceller un pacte sociétal permettant de s’attaquer à ses principales menaces : pollution, changements climatiques, perte de biodiversité.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’attribution de droits fondamentaux au fleuve pourrait sceller un pacte sociétal permettant de s’attaquer à ses principales menaces : pollution, changements climatiques, perte de biodiversité.

L’été durant, Le Devoir sillonne les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois. Aujourd’hui, un plaidoyer écrit à quatre mains pour défendre la nécessité d’un fleuve à égalité avec les hommes et les femmes.

Selon la déclaration québécoise adoptée en 2011 par le Réseau québécois en innovation sociale (RQIS), l’innovation sociale est une nouvelle approche visant à répondre plus adéquatement que les solutions existantes à un besoin social bien défini. Cette nouvelle approche produirait un bénéfice mesurable pour la collectivité dans son ensemble, et non seulement pour quelques individus.

La proposition formulée par l’Observatoire international des droits de la nature (OIDN) et l’Alliance Saint-Laurent — que l’OIDN a mise sur pied dans le but de conférer une personnalité juridique et des droits au fleuve Saint-Laurent — constitue un modèle d’innovation sociale. Elle promeut ainsi la protection, la préservation et la mise en valeur de ce grand cours d’eau et de ses écosystèmes. Destinée à repenser la manière avec laquelle on interagit avec le fleuve, cette proposition interpelle d’ailleurs divers acteurs : les ordres provincial et fédéral, les municipalités, mais aussi la société civile, les Autochtones, de même que les scientifiques et maintenant les artistes.

Cette innovation est intrinsèquement liée à la théorie du changement selon laquelle des projets structurants permettent d’encourager des comportements positifs de la part de plusieurs acteurs, dans ce cas-ci les usagers du fleuve. La reconnaissance d’une personnalité juridique et la garantie de droits pour le fleuve pourraient en fait générer des comportements responsables de la part d’autres intervenants, comme les agriculteurs, les entreprises, les citoyens, dont les activités affectent de manière importante le fleuve et sa biodiversité.

Effectivement, l’attribution de droits fondamentaux au fleuve pourrait sceller un pacte sociétal permettant de s’attaquer à ses principales menaces : pollution, changements climatiques, perte de biodiversité. Une telle attribution devrait par ailleurs être complétée par la mise en place d’un comité de gardiens et de gardiennes dont le rôle serait de surveiller l’application des politiques publiques et des lois nationales existantes, tout en renforçant la capacité des communautés riveraines autochtones et non autochtones d’agir pour la préservation de cette colonne vertébrale du territoire du Québec.

Fruits d’une concertation entre divers acteurs qui ont appuyé les démarches de l’OIDN et de l’Alliance Saint-Laurent, deux projets de loi ont d’ailleurs été présentés le 5 mai 2022. Le premier a été déposé à l’Assemblée nationale par la députée Émilise Lessard-Therrien, de Québec solidaire. Ce dépôt a été accompagné par des chants et le son du tambour de la poète innue Rita Mestokosho, mais aussi par des membres de l’Alliance et une cohorte d’enfants de l’école Saint-Pie-X qui représentaient les gardiens en herbe du Saint-Laurent. Le second projet de loi a été déposé par le député Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique (NPD), qui avait peu de temps auparavant livré un plaidoyer en faveur du fleuve devant les Nations unies. M. Boulerice a aussi signé un texte qui a lancé cette série.

Si ces projets de loi sont adoptés, le fleuve et ses écosystèmes auront donc le droit d’exister, d’être préservés, restaurés et protégés. Provoquant un changement véritablement paradigmatique, l’adoption de ces projets de loi viendrait changer notre rapport de domination envers le fleuve et son bassin-versant. Cette innovation sociojuridique pourrait ainsi promouvoir une culture du respect envers le fleuve et nous amener à reconnaître nos liens d’interdépendance. Elle pourrait aussi engendrer de nouvelles politiques visant à s’attaquer à la crise climatique et à la perte de biodiversité que subissent à l’heure actuelle le Saint-Laurent et ses affluents.

Le milieu des arts vient de se joindre à l’OIDN et à l’Alliance pour promouvoir la protection de cet immense milieu vivant qu’est le fleuve Saint-Laurent. Inspiré par sa direction musicale de la Symphonie du fleuve, l’OIDN a invité Yannick Nézet-Séguin à donner son appui à l’Alliance Saint-Laurent. Le maestro a accepté cette invitation et compte maintenant parmi celles et ceux qui soutiennent ce projet innovant. De la même manière, Dominique Paul, artiste multidisciplinaire internationalement reconnue qui s’intéresse en outre à la dégradation de l’environnement et au déclin de la biodiversité, a également donné son appui à l’Alliance Saint-Laurent.

L’attribution d’une personnalité juridique et de droits à notre fleuve permettra de penser à un nouveau cadre juridique, social, politique et même artistique circonscrit par le fleuve et son réseau hydrographique ainsi qu’à notre rapport au fleuve. Ne sommes-nous pas, en définitive, toutes et tous issus de ce fleuve ?

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