Le canari dans la mine

«Rushdi doit mourir», stipule cette pancarte brandie lors d’une manifestation devant les locaux de l’éditeur de Salman Rushdie à New York, en 1989.
Photo: Maria Bastone Agence France-Presse «Rushdi doit mourir», stipule cette pancarte brandie lors d’une manifestation devant les locaux de l’éditeur de Salman Rushdie à New York, en 1989.

Autrefois, lorsqu’ils descendaient au fond des mines de charbon, les mineurs emportaient avec eux un canari enfermé dans sa cage. Lorsque l’oiseau cessait de chanter ou mourait, cela leur fournissait l’indice de la présence de gaz toxiques et le signal qu’il fallait remonter à la surface au plus vite.

Il y a plus de trente ans, l’affaire des Versets sataniques aurait dû jouer ce rôle de canari dans la mine. En réagissant unanimement et sans faire preuve de la moindre faiblesse, les pays occidentaux et leurs gouvernements auraient encore pu sauver la liberté d’expression. Ils auraient notamment pu faire savoir à ceux de leurs citoyens de confession musulmane séduits par l’islamisme que le blasphème est un crime imaginaire, que brûler des livres, quels qu’ils soient, est indigne d’une société démocratique, et que si un livre les choquait tant, ils n’étaient tout simplement pas obligés de le lire.

Au lieu de cela, dès les premières manifestations et les premiers autodafés qui eurent lieu à Manchester, à Bradford, puis à Londres, responsables politiques et personnalités du monde culturel présentèrent un front désuni. Des députés du Parti travailliste, soutenus par des écrivains et des intellectuels anglais, proposèrent de donner raison aux manifestants islamistes en étendant à toutes les religions la loi sur le blasphème (qui était alors en vigueur en Angleterre, mais ne concernait que le culte anglican, et n’était plus guère invoquée depuis longtemps) ; on annula une lecture publique de bonnes pages du roman ; ce dernier fut également retiré de plusieurs librairies ; ailleurs en Europe, un éditeur retarda la sortie du livre, tandis qu’un autre renonçait à le faire traduire.

Compromissions

 

Entretemps était tombée la fameuse fatwa de l’ayatollah Khomeini, qui condamnait à mort le romancier, ses éditeurs et même tous les lecteurs du roman.

On connaît la suite : l’écrivain obligé durant plus de trente ans de vivre en proscrit, sa tête ayant été mise à prix ; les attentats contre une librairie californienne, contre son traducteur italien, son traducteur turc, son éditeur norvégien, l’assassinat de son traducteur japonais, etc.

Mais surtout, les compromissions, déjà : le maire de Paris, Jacques Chirac, dénonçant le fait que le romancier instrumentalisait le blasphème dans le seul but de « se faire de l’argent » ; d’autres lui reprochant de l’« avoir bien cherché » ; l’Académie des beaux-arts de Berlin n’acceptant pas de s’associer à une manifestation organisée pour le soutenir ; l’Académie suédoise (celle-là même qui décerne les prix Nobel de littérature) refusant quant à elle de condamner publiquement la fatwa khomeiniste, etc.

De telles compromissions se sont multipliées au fil des nouvelles attaques dont a fait l’objet depuis la liberté d’expression. Elles ont contribué à normaliser et à banaliser les attentats qui se sont produits durant les décennies suivantes avec l’assassinat, aux Pays-Bas, de Theo van Gogh, en 2004, l’épouvantable tuerie de Charlie Hebdo, en 2015, à Paris, la décapitation, en pleine rue, du professeur français Samuel Paty ; c’était en 2020.

Chaque fois a succédé à ces crimes tous plus horribles les uns que les autres le même cortège de petites ou de grandes lâchetés, de « oui, mais » ; ces mille et une façons d’exprimer sa suspicion à l’égard des victimes tout en cherchant des excuses aux censeurs et aux tueurs fanatisés.

Autocensure

 

Depuis, l’autocensure triomphe. Il faut avouer que, contre la liberté d’exprimer ses idées, les poignards des assassins et les dénonciations en ligne qui vous mettent une cible dans le dos sont d’excellents arguments. D’autant plus quand on a été convaincu préalablement que les institutions et même les gouvernements supposés la défendre vous reprocheront plutôt d’en avoir fait usage de façon inconsidérée. Alors, on préfère se taire. C’est humain. Se multiplient ainsi les sujets que l’on craint d’aborder publiquement, les mots qu’il ne faut plus prononcer, les œuvres qui doivent être bannies.

Depuis trente ans, la situation de la liberté d’expression ne s’est pas améliorée. C’est le moins que l’on puisse dire. Au risque de se répéter, on est bien obligé de reconnaître que l’affaire des Versets sataniques n’a pas amené, comme on pouvait l’espérer, une prise de conscience des menaces que font peser sur cette liberté fondamentale non seulement l’islamisme radical, mais aussi tous les « offensés » de profession et, avec eux, ceux, nombreux, qui croient qu’il est légitime d’interdire les propos susceptibles d’apparaître comme blasphématoires ou encore comme blessants à quelqu’un quelque part. On peut même dire que ces derniers tiennent aujourd’hui le haut du pavé. Ils dirigent des universités, des commissions scolaires et des chaînes de télévision.

Alors, on peut certes, et on doit s’apitoyer sur le sort encore incertain de Salman Rushdie, qui se trouve, au moment où j’écris ces lignes, dans un hôpital de l’État de New York. Mais il y a un point qui ne fait guère de doute et que l’on doit garder en tête en même temps : les auteurs de la fatwa qui ont armé le bras de son agresseur ont gagné. Une étrange inversion fait désormais de ces fossoyeurs de la liberté d’expression des victimes, et des victimes de la censure des coupables, d’odieux personnages, suspects entre autres d’islamophobie.


Une version précédente de ce texte, qui plaçait l’assassinat, aux Pays-Bas, de Theo van Gogh, en 2014, a été corrigée.

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