Il y a 125 ans, William Wakeham fit de l’Arctique une possession du Canada

Le commandant William Wakeham, photographié le 29 octobre 1897. 
Photo: Bibliothèque et Archives Canada / La Presse canadienne Le commandant William Wakeham, photographié le 29 octobre 1897. 

Tout récemment, la Marine canadienne et ses alliés britanniques, danois, français et américains ont fait sentir leur présence dans l’Arctique. L’opération Nanook visait à renforcer la collaboration entre les alliés de l’OTAN et, par le fait même, à faire savoir à la Russie qu’elle n’est pas la bienvenue dans cette région du globe.

C’est dans ce contexte qu’un personnage oublié m’est revenu en tête. La souveraineté du Canada en Arctique doit beaucoup à William Wakeham par le geste qu’il a posé au nom du Dominion et de la Grande-Bretagne. C’était le 17 août 1897, il y a tout juste 125 ans.

Originaire de Québec, William Wakeham (1844-1915) s’installe à Gaspé en 1866 pour y pratiquer sa profession de médecin. Sa somptueuse résidence, classée par le gouvernement du Québec et convertie en auberge, mérite le détour.

Auparavant, Wakeham avait fréquenté l’école militaire de Québec, passage qui lui offre des possibilités insoupçonnées. En effet, en 1879, sa carrière connaît un tournant significatif lorsque le gouvernement du très controversé John A. Macdonald lui propose le poste d’inspecteur des pêcheries canadiennes dans le golfe du Saint-Laurent et au Labrador.

Dès lors, les qualités de diplomate et de médiateur de Wakeham sont remarquées par les hautes instances fédérales. En janvier 1893, le médecin accepte la présidence pour le Canada d’une commission internationale destinée à étudier les territoires de pêche et les eaux frontalières de l’Atlantique et du Pacifique du Canada et des États-Unis. Les travaux mèneront à une entente internationale sur les pêches.

En cette fin de XIXe siècle, le Canada entre à peine dans son adolescence. En 1885, le gouvernement canadien, faute de pouvoir unir le pays par l’identité nationale, achève le Canadien Pacifique, le chemin de fer devenant ainsi le symbole de l’union canadienne, au grand plaisir des marchands de ce pays comptoir.

Un peu plus d’une décennie plus tard, le gouvernement caresse l’idée de relier Winnipeg, capitale du Manitoba, au poste de Churchill, sur la rive sud-ouest de la baie d’Hudson, en plus de développer un lien maritime du détroit d’Hudson vers l’Atlantique. Wakeham est désigné pour accomplir cette mission au printemps 1897.

Dans une lettre datée du 23 avril 1897, le ministre de la Marine et des Pêcheries sous le gouvernement de Wilfrid Laurier, Louis Henry Davies, mandate William Wakeham pour qu’il commande une expédition en Arctique. La mission consiste, d’une part, à évaluer la période de navigation dans le détroit d’Hudson en raison de la présence volumineuse de glace et, d’autre part, à affirmer la souveraineté du Canada sur l’île de Baffin et l’archipel Arctique.

À qui appartient l’Arctique ?

En juillet 1880, le gouvernement britannique avait cédé ses possessions dans l’Arctique au Dominion du Canada, mais un imbroglio semble persister en cette fin de siècle. La cession de 1880 stipule que « toutes les îles adjacentes à l’un de ces Territoires » font dorénavant partie du Canada, qu’elles aient été atteintes ou non.

Le doute et la confusion s’imposent au moment où le Canada tente de revendiquer sa souveraineté sur ces territoires. En effet, comment les Britanniques, malgré leurs antécédents en ce domaine, peuvent-ils céder des îles n’ayant pas encore été découvertes par des étrangers ? D’autant plus que le Canada n’avait rien tenté pendant toutes ces années pour officialiser la mainmise sur ce territoire.

Devant cette situation nébuleuse, Wakeham reçoit le mandat de s’approprier officiellement les îles de l’Arctique, tel un Jacques Cartier prenant possession du Canada au nom de François Ier en 1534.

Au moment où Wakeham hérite de cette mission, la présence dans les eaux de l’Arctique de baleiniers écossais, allemands, danois et américains se poursuit. L’intérêt de ces pays respectifs à l’égard de ce territoire stratégique et rempli de richesses sonne le réveil du Canada pour s’en porter acquéreur comme il se doit. On parle ici d’un territoire de 500 000 milles carrés, soit la moitié du pays actuel.

Le 3 juin 1897, William Wakeham quitte Halifax avec 43 hommes, dont des scientifiques, à bord du SS Diana. Son expédition est relatée au quotidien dans son rapport intitulé Expédition à la baie d’Hudson et au détroit de Cumberland. Le 22 juin, l’équipage arrive dans le détroit d’Hudson.

Durant les semaines qui suivent, le SS Diana navigue à travers les îles de l’Arctique, rencontrant des « Esquimaux ». On doit utiliser de la dynamite pour se déprendre des glaces. L’homme de science qu’est Wakeham nous rappelle d’ailleurs qu’il ne reste plus rien du monde de glace dans lequel il a navigué…

Puis, le 17 août 1897, le commandant Wakeham hisse l’Union Jack sur une petite île située dans la baie de Cumberland, juste en face du poste baleinier écossais de Kekerten. Un certain Milne s’occupe de ce poste qui emploie 150 Inuits. Milne est convaincu que le territoire appartient aux États-Unis. À l’image de Wakeham, la cérémonie est fort modeste. Un court discours est prononcé. Une seule photographie témoigne de cet événement historique.

Cent vingt-cinq ans plus tard, le geste de William Wakeham revêt une importance capitale alors que l’appétit guerrier de la Russie, malgré ses ratés, semble insatiable.

L’opération Nanook, qui a débuté en 2007, a une portée différente cette année dans le contexte de la guerre en Ukraine. Dans l’avenir, il faut s’attendre à ce que la Russie déploie des efforts pour revendiquer la région et s’y installer, ce qui influencera forcément les politiques du Canada et de l’OTAN. Nous savons désormais que la souveraineté du pays en Arctique porte le nom de William Wakeham.

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