Bethune, un grand Canadien au moment opportun

Rencontre entre le docteur Norman Bethune (à gauche) et Nieh Jung-chen (au centre), un commandant en chef de l’armée chinoise, en 1938. China 1938--People -- Meeting between Dr. Norman Bethune (left) and Nieh Jung-chen (centre), Commander-in-Chief of the Chin-Ch'a-Chi Border Region, China, 1938. (CP PHOTO) 1999 (National Archives of Canada) PA-114787
Bibliothèque et Archives Canada / La Presse canadienne Rencontre entre le docteur Norman Bethune (à gauche) et Nieh Jung-chen (au centre), un commandant en chef de l’armée chinoise, en 1938. China 1938--People -- Meeting between Dr. Norman Bethune (left) and Nieh Jung-chen (centre), Commander-in-Chief of the Chin-Ch'a-Chi Border Region, China, 1938. (CP PHOTO) 1999 (National Archives of Canada) PA-114787

Le 17 août 1972, il y a 50 ans, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau déclarait le docteur Norman Bethune « citoyen canadien d’importance nationale ». À ce moment, enfin pourrions-nous dire, il devenait apte à être commémoré. Enfin parce que, pendant longtemps, il était demeuré au purgatoire de l’histoire, oublié des poètes et des historiens. C’est que Norman Bethune avait été un fervent communiste.

Quelques années après sa mort en 1939 commence l’époque la plus intense de la guerre froide. Il ne faisait pas bon d’embrasser la gauche radicale à ce moment. Rien encore ne prédestinait le docteur Bethune à devenir autre chose qu’une note de bas de page de l’histoire de la médecine canadienne. Mais le contexte historique changea.

En 1958, le gouvernement Diefenbaker défie l’embargo américain sur la Chine rouge et autorise la vente des surplus de blés au pays de Mao. C’est alors que des Canadiens commencent à réaliser comment Bethune est important dans l’empire du Milieu.

Les Chinois ont un nouveau régime depuis 1949, un régime communiste ; et dans la grande oeuvre de redéfinition de la nation chinoise, les leaders chinois désirent balayer de vieux mythes pour en établir de nouveaux, plus conformes à la nouvelle idéologie au pouvoir. Dans ce contexte, le président Mao Zedong a cru bon mettre Norman Bethune de l’avant pour que les Chinois le prennent en exemple. Rapidement, le docteur devient une immense personnalité, connue et respectée par des centaines de millions de personnes.

Ainsi, c’est essentiellement par le développement des relations sino-canadiennes que Bethune ressort de l’ombre, bien qu’il ait arboré le bistouri à la manière de la faucille. Quand les relations sont officiellement établies en 1970, les autorités canadiennes commencent à poser la question de son statut au Canada. Plusieurs événements les mènent à cogiter, peut-être en se grattant la tête de surprise.

Comme les Chinois associaient inévitablement le Canada à leur héros, le sujet est soulevé immanquablement lors des rencontres. En 1960, l’Opéra de Beijing vient à Montréal donner un spectacle. Après le spectacle, donné à l’hôpital Royal Victoria, où Bethune a exercé la médecine, les Chinois demandent où se trouve sa statue. Ils sont ébahis de constater qu’il n’y a rien de cela.

C’est sans compter toutes les fois où, en visite officielle ou pas, les Chinois cherchent à rendre hommage à la mémoire du docteur en visitant son lieu de naissance, une petite maison à Gravenhurst, au nord de l’Ontario, d’où ils ressortent généralement déçus vu le peu d’égards avec laquelle on y entretenait son souvenir.

Symbole

 

Le docteur était devenu officieusement le symbole de l’amitié sino-canadienne, il fallait faire quelque chose pour honorer sa mémoire de manière à harmoniser quelque peu les représentations chinoises et canadiennes. Dans le monde de la diplomatie, ce genre de chose compte.

              Son nom surgit donc à la Commission des lieux et monuments historiques du Canada, organisme fédéral chargé de déterminer qui ou quoi mérite une reconnaissance nationale. En 1967, la Commission diffère sa décision. La question revient à la Commission quatre ans plus tard, en 1971, et cette fois on commande un rapport menant à une décision qui paraît définitive : « Norman Bethune n’a pas une importance historique nationale », est-il écrit dans le procès-verbal.

La situation n’en resta pas là. Le protagoniste du développement de cette histoire est Mitchell Sharp. Vu son rôle de ministre des Affaires étrangères, il doit veiller aux bonnes relations sino-canadiennes, entre autres, et sous le gouvernement Trudeau, cette relation est haut placée dans la liste de priorités. Il envoie des lettres au ministre de la Commission, Jean Chrétien, pour le prier de revoir le cas de Norman Bethune.

La situation devenait pressante. Le ministre Sharp devait se rendre en Chine au mois d’août 1972 à la tête d’une vaste délégation, au même moment qu’un ministre chinois serait au Canada. Sharp espérait y signer des ententes fructueuses. Pour l’occasion, le gouvernement canadien tenait à montrer qu’il rendrait enfin un hommage au docteur.

La Commission organise donc une réunion le 10 août 1972, lors de laquelle est soulevé de nouveau le statut de Norman Bethune. En consultant le procès-verbal, nous constatons rapidement qu’elle n’est pas ordinaire. C’est d’abord une réunion d’urgence. Ensuite, le ministre Jean Chrétien impose à la Commission un président qui, le temps de cette réunion spéciale, prend en charge le dossier. Le scénario était tracé d’avance.

À l’issue de l’adoption d’un nouveau critère permettant à un Canadien ayant apporté une contribution importante en dehors du Canada d’être honoré, la Commission tranche : « Norman Bethune doit être reconnu comme une figure d’importance historique sur le plan national ».

C’est de cette manière que Bethune put se joindre officiellement au panthéon des grands Canadiens. On lui rend hommage, dit Sharp dans l’enceinte du palais de l’Assemblée du Peuple, pour ses « accomplissements humanitaires exceptionnels ». Dans les journaux, la nouvelle est saluée, et aurait même été applaudie, n’eût été la manoeuvre peu subtile avec laquelle le gouvernement honorait un communiste pour faciliter le commerce avec, comme le disait Trudeau le père, « un formidable réservoir de consommation et de production ».

Le docteur étant devenu officieusement le symbole de l’amitié sino-canadienne, il fallait faire quelque chose pour honorer sa mémoire de manière à harmoniser quelque peu les représentations chinoises et canadiennes

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