Gisèle Schmidt, la fabuleuse actrice

La ville était figée dans la glace. Le mercure, depuis des semaines, était à moins 30. C'était dur pour ses os... La fabuleuse actrice avait hâte d'arriver, de sentir la chaleur du théâtre. Elle n'avait avisé personne de ses malaises. Quitter le studio de télé en courant pour se rendre au théâtre, c'était sa vie. Une fois, dans les années 50, elle s'était changée dans le taxi pour sauter dans son costume de scène. C'était du temps de la radio en direct. Elle en était la reine.

Sept heures moins le quart. Elle remercie le chauffeur, elle enjambe un clochard et lui donne, à lui, le pourboire. Dans le passage étroit du théâtre, les musiciens jouent déjà des airs tziganes. Ce soir, on joue Tchekhov. Un zélé fait de la gymnastique sur le plateau. Elle lui raconte une blague de Churchill: «Le secret de ma longévité, ce doit être les sports... je n'en ai pratiqué aucun!» Elle tâte son pouls, ça tient toujours. Elle se voit dans la glace de la loge. Elle se voit à 20 ans dans Bérénice de Racine. Elle dit à l'habilleuse qui lace son corsage: «Serre, mon chou, serre plus fort, c'est fait pour.»

Elle prend des épingles à cheveux dans une vieille tasse à thé, souvenir d'Albertine en cinq temps de Tremblay... Sur sa table à maquillage, un livre offert par Lou Fortier, les Lettres d'amour de Lou Andreas Salomé à Rainer Maria Rilke.

Dans la loge voisine, deux acteurs arrivent toujours les premiers. Ils l'embrassent tendrement: «Bonsoir, Gisèle», puis ils ferment la loge à double tour parce qu'ils vivent un grand amour. Gisèle sourit, se remet du fard. Et c'est quelque chose, le silence, en elle, tout à coup.

Quand on l'interroge sur son fume-cigarette, elle dit simplement: «On me l'a offert... il y a longtemps.» Les autres arrivent qui chahutent. Ils parlent de l'amener au casino, cette nuit. Ça la rassure qu'on l'invite. Elle dit: «C'est bien, je n'ai pas l'air malade...»

Et puis, en coulisse, comme à chaque soir, certains regardent avec elle la fameuse scène d'amour entre Sacha et Ivanov... Ce soir-là, elle dira: «J'aurais donné toute ma carrière pour vivre une grande histoire d'amour.» Elle dit: «J'ai eu une jeunesse très... aimante... C'est pour cela peut-être que le père Legault ne m'a pas accueillie dans les Compagnons de Saint-Laurent. Le père Legault me trouvait trop... c'était quoi le mot qu'il a utilisé... profane... trop profane!... pour faire partie de sa troupe.»

Une boussole

Elle raconte avoir commencé à jouer à l'âge de quatre ans. Dès l'âge de 16 ans, Mme Audet lui communique sa passion pour la langue française. Elle dit: «En 1946, on s'est embarqués sur un bateau hollandais pour aller jouer en France.»

Des plus jeunes dans la coulisse s'étonnent que cette vieille actrice qui a si peu de mots à dire dans la pièce ait raflé toute la critique. Elle traverse un champ de maïs en criant: «Feux d'artifice! Feux d'artifice!»

Un acteur plus vieux leur explique: vous l'auriez vu cinq minutes à la télévision dans 14, rue de Galais, Joie de vivre, Rue de l'Anse, La Petite Patrie, Montréal, P.Q., ou au théâtre dans Caligula, Le Malentendu, Le Temps des lilas ou La Ménagerie de verre, seulement cinq minutes et vous ne pourriez jamais l'oublier...

Gisèle raconte aux plus jeunes la révolte des années 60, où elle participe à une manifestation devant l'École des beaux-arts. Elle parle aussi des autres comédiennes qu'elle a connues: Antoinette, une des célèbres soeurs Giroux, sa copine Muriel Guilbeault, muse du poète Claude Gauvreau, Janine Sutto, qui sera son amie intime jusqu'à la fin.

Puis, au bout de ce long voyage, la maladie. Elle s'en sort grâce à son fils, son amour. Il l'installe près de chez lui, à La Malbaie, devant le fleuve. Mais que faire désormais de ce fleuve intérieur qui avait amené Gisèle à jouer si bien la fureur d'Albertine que Brassard l'avait surnommée la reine Lear!

Elle dit: «[...] À 80 ans, j'ai renoncé à ma carrière de comédienne. C'est dur, ce deuil-là... mais c'est fait.»

À la fin de sa vie, elle est devenue, pour toute une équipe de création, une fée, une boussole. Elle accepte de suivre les étapes d'un projet théâtral qui s'intitule La Robe de mariée de Gisèle Schmidt. Son écoute de comédienne nous donnait l'heure juste, pleine d'intelligence fine et de sensations retenues.

Après lui avoir lu la dernière version, elle dira: «C'est un poème tout le long, c'est profond, mais tu verras, la poésie, mon chou, ce n'est pas facile.» Pour cette femme qui est née à la fin du cinéma muet, la quête d'amour était un train puissant qui menait à la liberté, à la connaissance. Gisèle était un réservoir poétique. Elle a toute sa vie cultivé le goût des mots, qu'elle a transmis aussi par l'enseignement.

Elle s'est inscrite en nous avec sa voix unique, celle d'une fabuleuse actrice. Jusqu'à la fin, elle fut une artiste. Son originalité était solitude. Elle se battait contre la laideur, contre la stupeur, contre le pouvoir du vide, en lisant Proust et Rilke au bord du fleuve. La nouvelle de sa disparition nous frappe en plein coeur.

Gisèle, on l'aime, on l'aimera toujours! Sa présence nous procurait un grand bien-être. Les acteurs sont des passeurs, disait Gisèle, des passeurs de rêve.

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