Série Cap sur le fleuve | Il n’y a pas de fleuve sans écriture

Pierre Perrault n’avait donc pas tout à fait tort quand il déplorait «un certain silence du fleuve chez nous», souligne l'auteur. Sur la photo, on aperçoit les battures de l'Isle-aux-Coudres.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Pierre Perrault n’avait donc pas tout à fait tort quand il déplorait «un certain silence du fleuve chez nous», souligne l'auteur. Sur la photo, on aperçoit les battures de l'Isle-aux-Coudres.

L’été durant, «Le Devoir» sillonne les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant «presque océan, presque Atlantique» que chante Charlebois. Aujourd’hui, une balade sur le dos des mots, ceux des écrivains, qui y ont trouvé l’inspiration.

Mon fleuve est celui que je côtoie quand je marche sur la promenade Samuel-de-Champlain à Québec, et qui, chaque printemps, gonflé, parcouru de lignes d’écume, me fait rêver à la mer. Mon fleuve, c’est celui que je longe quand je me rends à Percé chaque été. Je le vois tout au long de la route changer de couleur et d’humeur.

Près de Kamouraska, le voici d’un pur indigo qui s’accorde parfaitement avec le jaune vibrant des champs de colza en fleur. À Baie-des-Sables, l’eau et le ciel sont tellement du même gris délavé qu’ils se confondent et que le petit bateau blanc au loin a l’air d’être en apesanteur. Passé Sainte-Anne-des-Monts, il est maintenant d’un bleu de Prusse profond, sombre, presque noir. Les vagues, en frappant la pointe de rochers, font surgir, l’espace d’un instant, des jets de fontaine. À Mont-Saint-Pierre, alors qu’il est maintenant plus mer que fleuve, la vague, alanguie, ne forme qu’un mince ourlet, une petite lèvre qui, en touchant le sable, lui donne comme un baiser et se retire en articulant de longues chuintantes.

Mais mon fleuve, c’est aussi celui des écrivains.

Pierre Perrault affirmait : « Il n’y a pas de fleuve sans écriture. » (La grande allure, ONF, 1985) Pour lui, le premier à avoir donné existence au fleuve Saint-Laurent dans l’écriture est Jacques Cartier. Il était convaincu que le Malouin avait écrit « le plus beau poème du fleuve ». Mais Perrault se désolait qu’il n’ait pas eu beaucoup de successeurs.

Trois siècles et demi après Cartier, Arthur Buies se demandait : « Mais où sont les poètes du Saint-Laurent ? » (Vincent Lambert, L’épopée du trop grand fleuve. Le Saint-Laurent dans la littérature québécoise). Le fait est que de nombreux poètes, avant et après lui, se sont sentis dépassés par le sujet et ont déclaré forfait. Buies pensait que « le Saint-Laurent ne se prête pas à la poésie ». En accord avec « la plupart de ses contemporains, Buies se représente le fleuve comme un être colossal, sauvage, impropre aux épanchements de la subjectivité, demandant à être civilisé par un poète au long souffle ».

Pierre Perrault lui-même ne se sentait pas à la hauteur : « Je sais déjà qu’il est trop grand pour moi. » (Le mal du Nord, 1999) Pour lui, le fleuve est une réalité « qui échappe au langage » (Le visage humain d’un fleuve sans estuaire, 1999). Le long poème qu’il lui consacre à la fin de sa vie commence par une affirmation d’impuissance : « Je le nommerai d’emblée et d’expérience l’indescriptible !!! » Cette impuissance est réaffirmée tout au long du poème comme si c’était la seule façon de parler du fleuve.

Paysages changeants

 

Il est étonnant de constater à quel point ce sentiment de l’impossibilité de faire entrer le fleuve dans l’écriture a perduré. Il n’a été dépassé en poésie que par L’ode au Saint-Laurent, de Gatien Lapointe (1963) et en prose par Fleuve sans fin de Robert Marteau (1986). Jusque-là aucune oeuvre ne lui avait été entièrement consacrée (sauf en anglais : Charles Sangster a écritSaint Lawrence and the Saguenay[1856], poème en dix chants qui célèbre le fleuve des Mille-Îles au golfe du Saint-Laurent).

Perrault n’avait donc pas tout à fait tort quand il déplorait « un certain silence du fleuve chez nous » dans La grande allure et disait être toujours à la recherche d’une « écriture du fleuve ». Une chose est sûre, il aurait été heureux de voir paraître l’ensemble de textes intitulé Écrire le fleuve (Leméac, 2015), qui réunit les écrits d’une trentaine d’auteurs avec pour objectif de « réveiller en nous ce que le fleuve charrie d’images et de rythmes ». Ce livre montre bien qu’il n’y a pas un fleuve, mais des fleuves. Comme le dit Robert Marteau : « Nous sommes libres de te regarder selon notre libre arbitre et d’avoir sur toi mille points de vue, et d’avoir mille manières de te traiter. ».

Le fleuve de Cartier n’est pas, en effet, le fleuve de Pierre Morency, qui est très différent de celui de Robert Marteau, qui est différent de celui de Damase Potvin. Autant d’auteurs, autant de visions. Lesquelles ne dépendent pas seulement de l’âge, de la culture, des préoccupations, des souvenirs des auteurs, car le fleuve lui-même est varié, pluriel. Tout peut changer selon qu’on le saisit dans sa portion proprement fluvialeou dans sa portion estuarienne ou encorelà où il devient golfe. Tout change selon qu’on le regarde d’une rive ou de l’autre, selon une saison ou une autre, selon une heure ou une autre.

Le fleuve de Cartier est le fleuve de la découverte. En route pour Hochelaga, il s’enthousiasme devant la richesse du fleuve lui-même et des terres qui le bordent : bêtes, oiseaux et poissons de toutes espèces, bois de toutes sortes. C’est un véritable paradis que décrit Cartier.

Au fil des regards

 

Le fleuve de Morency est celui qui enserre l’île d’Orléans. C’est un fleuve personnifié qui lui parle comme un ami dans La vie entière et lui révèle qu’il est la source de son écriture : « Même si je suis un des plus vastes fleuves de cette planète, je suis tout entier présent en ce lieu où tu te trouves. Ici même je suis la source et le golfe, estuaire et rapides, canaux et ouverture de l’océan Atlantique. Tous les lacs, tous les ruisseaux les plus fins, les rus à peine formés qui murmurent dans les herbes, les rivières aux grandes eaux nettes, les lentes et brunes au cours onduleux, toutes les grèves, avec leurs criques et leurs baies, toutes les forêts du littoral, les prés salés, les battures, toutes les îles, tous les rochers blanchis de fientes, toutes les falaises et les plages de sable gris, tout cela est moi et je suis ici. Les eaux entières du pays coulent devant toi. Je transporte la beauté, la richesse et les sens innombrables de toutes les eaux. »

Le fleuve de Marteau est mythique, frère du Nil, celui auquel on s’adresse avec humilité et révérence dans Fleuve sans fin : « Salut beau fleuve : je te peins, je te peigne, avec les panicules des roches ; sur la feuille sans fin, sur le rouleau de soie, avec ta montagne au fond, je t’écris, te maquille, tatoue, portraiture en Chine du ciel, en Japon de miroirs, en Nil où médite l’ibis sacré, en vallée des Rois […] »

Celui de Damase Potvin, dans Le Saint-Laurent et ses îles, est avant tout celui des îles qu’il célèbre de la manière la plus poétique, la plus somptueuse qui soit : « Nous vous saluons toutes, îles du Saint-Laurent ; nous vous saluons quand nous vous apercevons à la fine pointe de l’aube, alors que finit de façon si mélancolique la fête étrange des rochers et des eaux préparée dans l’épouvante de la nuit ; le soir, après la grande féerie des ors jaunes et vermeils sur les eaux et dans le ciel […] ; au midi quand, du zénith les rayons font comme jaillir des profondeurs de lointains inconnus les eaux bouillonnantes d’une lente coulée de vert limpide… »

Ainsi se déclinent les images du fleuve. Ainsi se multiplient les regards. Ainsi se crée et s’enrichit l’« écriture du fleuve » tant souhaitée par Perrault qui se disait peiné, dans La grande allure, de voir que le Saint-Laurent s’était éteint « faute de regard ».

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