Reconstruire le centre commercial du Domaine-de-l’Estérel

La proue et l’intérieur du bâtiment avaient été classés en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel bien avant sa destruction.
Photo: Archives Ministère de la culture et des communications La proue et l’intérieur du bâtiment avaient été classés en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel bien avant sa destruction.

Le temps ne devrait pas éroder l’émotion collective suscitée, voilà trois mois, par la vision d’une pelle mécanique perchée sur le toit du Blue Room, le restaurant-cabaret du centre commercial du Domaine-de-l’Estérel dans les Laurentides.

Fait choquant vu le statut de l’édifice, dont la proue et l’intérieur sont classés en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. Cette destruction achevait l’arasement de la bâtisse datant de 1937, amorcée en toute légalité cinq jours plus tôt, avec la démolition de sa partie basse.

Dans la foulée, une pétition fut lancée exigeant sa reconstruction à l’identique qui a recueilli plus de 3000 signatures, dont plusieurs à l’international. Saluant l’intention de reconstruire du propriétaire, l’entreprise immobilière Olymbec, manifestée par communiqué, l’initiateur de l’appel, Philippe Lupien, professeur à l’École de design de l’UQAM, soulignait la nécessité de procéder selon les meilleures pratiques professionnelles. Dans quelle mesure une telle revendication est-elle pertinente, souhaitable, voire possible ?

Cette question concerne autant les experts que les citoyens. En regard de la doctrine établie par le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), la principale organisation professionnelle en matière de conservation depuis 1965, une telle avenue est à exclure. La raison : la valorisation de la matière, déclarée porteuse de la signification historique et garante de l’authenticité du bien.

Toujours largement partagé par les spécialistes, ce principe a cependant été reconsidéré ces dernières années, alors que les pertes patrimoniales se multiplient à la suite de conflits armés ou encore de catastrophes naturelles. La reconstruction d’édifices ou d’ensembles bâtis d’intérêt patrimonial est devenue acceptable pour autant qu’elle contribue à la consolidation de la communauté lésée, traumatisée par la perte.

Une telle réorientation découle de l’évolution de la notion de patrimoine d’origine occidentale, notamment sous l’effet de la mondialisation. Y concoururent la ratification progressive par les États de la Convention du patrimoine mondial, culturel et naturel, adoptée par l’UNESCO en 1972, et l’introduction de celle sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel en 2003. Préfigurant le changement doctrinal, la reconstruction du centre historique de Varsovie après 1945, légitimée par son inscription sur la Liste du patrimoine mondial en 1980.

Légitimité

 

La patrimonialisation du bâti récent n’a pas été étrangère à l’infléchissement de la doctrine. Plusieurs icônes de l’architecture novatrice du XXe siècle disparues ont été reconstruites, principalement des pavillons d’exposition. La légitimité d’un tel geste, qu’il concerne la totalité du bâtiment ou une partie dégradée ou manquante, fut affirmée en 1997 par Docomomo International, l’organisation non gouvernementale vouée à la documentation et à la conservation de l’architecture du mouvement moderne fondée une dizaine d’années plus tôt. L’argument avancé est que bien des édifices représentatifs de cette époque sont peu durables, répondant à des usages éphémères ou bâtis avec des techniques constructives expérimentales.

Le professeur Lupien défend la reconstruction en soulignant la nature particulière de la pratique architecturale. À la différence de la plupart des artistes, l’architecte ne produit pas l’oeuvre, mais son projet sous la forme de dessins, la réalisation relevant du secteur de la construction. À cet égard, l’architecte est proche du musicien dont les compositions sont interprétées par d’autres sur la base de partitions.

Or, les plans d’exécution du centre commercial sont conservés par la Société d’histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel. Il serait donc possible de le rebâtir à l’identique, en principe du moins. Par ailleurs, soulignons que le bâtiment n’a pas complètement disparu, subsistent les fondations et l’entrée sur la rue du Baron-Louis-Empain.

Dans le cas de l’une des premières et des plus fameuses reconstructions du patrimoine moderne, le pavillon de l’Allemagne conçu par Mies van der Rohe pour l’Exposition internationale de Barcelone de 1929, de semblables traces furent précieuses. Ce projet fut réalisé avec le plus grand soin. Certes, des ajustements techniques et fonctionnels furent apportés au bâtiment afin de satisfaire les exigences contemporaines.

Certains affirment qu’une telle entreprise n’est pas nécessaire pour préserver la mémoire du passé, photographies, dessins d’époque et récits de tous genres suffiraient. D’autres rétorquent que la reconstruction restitue un aspect fondamental de l’architecture qui est l’expérience visuelle, spatiale, tactile, parfois acoustique, que celle-ci offre aux usagers. Cette dimension de la valeur patrimoniale n’est pas la seule que la réédification peut perpétuer.

Voilà encore dix ans, avec l’auberge du Baron-Empain, l’hôtel de la Pointe Bleue et le centre commercial du domaine de l’Estérel, Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson possédait un patrimoine moderne exceptionnel qui, pièce par pièce, s’est évanoui en fumée ou a disparu sous le pic des démolisseurs. Si la reconstruction du dernier peut « réparer l’irréparable », il faudra que celle-ci soit menée par des professionnels compétents en conservation, qu’elle soit rigoureusement encadrée et qu’elle bénéficie d’un budget adapté.

Pour soutenir la préservation du patrimoine immobilier, le ministère de la Culture et des Communications a instauré un programme d’aide à la restauration. Dans quelle mesure la restitution du centre commercial pourrait-elle en être bénéficiaire ?

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