Les libraires qui savaient lire les gens

La Librairie un livre a soi prepare ses etales en vue de la journee J achete un livre quebecois
Adil Boukind / Le Devoir La Librairie un livre a soi prepare ses etales en vue de la journee J achete un livre quebecois

Rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice a enseigné la littérature au collégial, est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire et membre du comité de rédaction de Lettres québécoises. Elle a codirigé et coécrit l’essai collectif Traitements-chocs et tartelettes. Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec (Somme toute).

« Amazon ne mérite pas la beauté des volcans. » Cette phrase, magnifique, n’est pas de moi. C’est celle de mon nouveau libraire de quartier, Léo Loisel. Avec ses associées Olivia Sofia et Frédérique St-Julien, il pilote la librairie Un livre à soi, qui s’est depuis peu posée dans un Petit Laurier qui en avait bien besoin.

J’ai attendu, fébrile, que la librairie indépendante ouvre ses portes, suivant l’avancement de son installation sur les réseaux sociaux, où « Léo le libraire » dévoilait tantôt le plancher fraîchement huilé ou le majestueux plafond embossé couleur d’or, tantôt le comptoir à l’élégante courbure, les rayonnages ou les caisses de livres fraîchement reçues. Juste avant l’ouverture, tard un soir caniculaire de mai, j’ai espionné par le jour que laissait le papier Kraft collé aux fenêtres.

Deux personnes s’affairaient, fourmis parmi les livres. Le travail qu’il restait à faire m’a paru colossal, et j’ai eu envie de frapper pour proposer mon aide, mais la crainte de m’imposer l’a emporté. Je ne suis sans doute pas la seule à avoir réfréné mon envie d’aider ce trio qui allait enfin apporter des livres dans le quartier. Sur le coup, j’ai eu peur de les bousculer par ce geste, qui aurait claironné « vous êtes chez vous, ici, merci de nous avoir choisis ». Maintenant, je me dis que j’aurais dû.

« Il y a eu un élan de solidarité, me raconte Léo, que je rencontre au café Byblos, à quelques portes de la librairie. Très vite, les gens nous ont confirmé tout ce qu’on voulait provoquer. » Les études d’acceptabilité sociale seraient-elles superflues quand le souci d’autrui fait partie des valeurs de la maison ?

« Pour moi, c’était super important d’être le plus proche de mon milieu. Je crois que le quartier appartient à ses habitants. Des fois, des commerçants arrivent de l’extérieur du quartier, ne prennent pas le pouls avant de s’implanter. » Ce n’est pas le cas cette fois-ci, je peux personnellement en témoigner. Rien ne grince. En fait, la symbiose est si parfaite qu’Un livre à soi mériterait de figurer dans un dictionnaire à côté de l’entrée « librairie de quartier. »

La librairie est politique

 

Plus je discute avec Léo, plus ses appels poétiques répétés au boycottage d’Amazon résonnent ; un leitmotiv qu’il assortit à des « bisous » pour clore ses publications Instagram. Le milieu québécois du livre est un écosystème fragile, dont bien des acteurs peinent à rester debout… L’association du mastodonte américain au Prix littéraire des collégiens avait d’ailleurs créé une importante onde de choc en 2018… Et, on l’oublie trop souvent, la plateforme Goodreads sert bien davantage à nourrir la machine du multimilliardaire qu’à réellement faire oeuvre utile auprès de ses utilisateurs.

Là où un mégalomane s’enrichit, la librairie redonne à sa communauté. Là où un géant robotise ses employés, des associés tissés serrés travaillent pour leur quartier. Là où Amazon détruit (des commerces de proximité, des vies surmenées par la productivité à tous crans, la justice sociale…), Un livre à soi unit. « Nous sommes d’abord là pour créer du lien », me confie Léo, pour qui ouvrir une librairie indépendante était un geste politique. Il l’a d’abord posé pour le quartier.

Et cet engagement transparaît partout : dans les lieux spacieux, réfléchis comme une scénographie pour que tous les types de corps s’y sentent bien, comme dans les livres, dont la sélection met l’accent sur les écrits postcoloniaux, autochtones, féministes, intersectionnels.

Lisez tous nos textes sur «Le 12 août, j'achète un livre québécois»

À l’instar des ouvrages posés sur ses rayonnages, Un livre à soi accueille l’autre dans tout ce qu’il est, jamais il ne cherche à l’avaler. Performances artistiques, discussions, lancements, invités débordant le champ de la littérature : la bienveillance du trio essaime dans le quartier — à des années-lumière d’un Jeff Bezos qui, au départ « simple » libraire en ligne, tente maintenant de coloniser l’espace en fusée.

Savoir lire les gens

 

Aussi raffiné soit-il, l’algorithme d’Amazon perd face au métier, fondamentalement humain, de libraire. « Ça reste un calcul. L’algorithme peut intellectualiser, mais il ne peut pas connaître ton état d’âme ni l’état de ton coeur au moment où tu achètes ton livre. Il ne tient pas compte de l’état psychologique ou mental de la personne ni de la météo. »

Un jour, une cliente au pas d’ordinaire allègre est entrée chez Un livre à soi. Plombé par la tristesse, son corps commandait une tout autre lecture que ses choix habituels. Le libraire empathique l’a décodé. La femme est repartie avec un livre sur le deuil, pour l’aider à faire celui de son mari. C’est cette épreuve, toute récente, qui lui voûtait les épaules. Ils ont gardé contact.

Léo me dit trouver essentiel de « lire la pièce » ; moi, je pense qu’il lit les gens. Après deux heures de conversation, mes premières impressions sur la librairie se sont enracinées plus profondément. Je sais que je serai toujours la bienvenue à y entrer le coeur mou, une de ces journées où l’être se fissure sans raison précise. J’en ressortirai alors avec un Sophie Calle dans mon sac et les mots de mes libraires-photographes-danseurs au cou. Je sais que devant leur accueil, notre discussion autour des livres, de la vie, de la vie des livres (ou devant, peut-être, nos silences entendus), mes noeuds se seront doucement déliés.

Enfin, je sais à quel endroit j’achèterai un livre québécois aujourd’hui et, aussi, que mes libraires méritent assurément la beauté des volcans — et l’amour et le soutien de tout un quartier. Sans doute que les vôtres aussi.



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