Ne banalisons pas le racisme

«La discrimination à l’emploi, le profilage racial, l’incarcération massive des Noirs, etc. sont les résultantes de la négrification du Noir», écrit l’auteur.
Photo: iStock «La discrimination à l’emploi, le profilage racial, l’incarcération massive des Noirs, etc. sont les résultantes de la négrification du Noir», écrit l’auteur.

Dans le sillage de la décision du CRTC relative à la plainte sur l’utilisation du mot « nègre » à Radio-Canada, certaines personnes ont plaidé pour l’utilisation de ce mot sans restriction. C’est le cas de Mme Édith Mukakayumba, qui se présente comme une immigrante rwandaise vivant au Québec depuis 1974, et qui a publié un texte intitulé « Le mot en n vu de l’intérieur » (Le Devoir, 20 juillet 2022), dans lequel elle plaide pour l’utilisation du mot « nègre ». Immigrant comme elle, je prends le contrepied de cette position qui banalise le racisme.

D’abord, Mme Mukakayumba semble banaliser ce mot lorsqu’elle écrit : « Il m’est arrivé d’avoir été traitée de négresse. Je n’y ai rien vu de grave, sinon de la méconnaissance ou de la mauvaise foi, à l’occasion, dans le ton. […] Toute l’agitation autour de ce sujet depuis le début de 2022 ne fait que créer de la confusion et masquer les problèmes réels. » Je suis surpris par une telle assertion. Pour Mme Mukakayumba, être traitée de « négresse » est banal. Pourtant, ce mot n’est pas anodin. Il charrie tout une représentation particulière des personnes noires qu’il faut justement contester en récusant son usage.

Comme nous le rappelle Richard B. Moore, le mot « nègre » est « un symbole qui dit aux gens comment vous traiter, et « nègre » dit de vous traiter en esclave, comme un être inférieur et sauvage, comme une bête. » Hier et aujourd’hui, ce mot a fondamentalement une connotation péjorative. Elle déshumanise le Noir en ce qu’il le renvoie uniquement à son corps.

Le Noir est défini par ses attributs sensuels : la peau, le bruit, l’odeur, le sexe démesuré, etc. C’est pourquoi « le racisme anti-Noirs est un racisme de corps » (Fabrice Olivet, Au risque de la race). Peu importe que cette représentation soit fausse, il demeure que ses conséquences sur les personnes noires sont indéniables. La discrimination à l’emploi, le profilage racial, l’incarcération massive des Noirs, etc. sont les résultantes de la négrification du Noir.

Le fait d’être immigrante originaire d’Afrique et de ne pas avoir peut-être fait l’expérience quotidienne du racisme en Afrique comme c’est le cas des Noirs en Abya Yala (l’appellation autochtone pour désigner le continent américain) ne constitue pas une excuse à la banalisation de l’utilisation du mot « nègre ».

L’immigrant africain en Abya Yala a l’obligation de lire sur la négrophobie structurelle qui y règne et de se réapproprier l’héritage des luttes noires, s’il ne l’a pas fait avant d’immigrer. Contrairement à d’autres immigrants, le Noir qui immigre sur les terres d’Abya Yala ne doit pas seulement se considérer comme un immigrant. Il doit embrasser l’héritage multiséculaire des Noirs sur cette terre d’Abya Yala bâtie sur le dos des Autochtones et des Africains depuis cinq siècles.

Raccourci

 

En outre, Mme Mukakyumba finit son commentaire en apothéose : « Je ne voudrais pas terminer ce texte sans dire au peuple québécois, qui m’a accueillie et m’a choyée depuis bientôt 50 ans, que je l’aime de tout mon coeur et qu’il est le meilleur au monde. » Mme Mukakayumba affirme sans ambages que le Québec est le meilleur pays du monde. Je m’imagine René Lévesque ou Pierre Bourgault lui rétorquer : « Le Québec n’est ni inférieur ni supérieur aux autres ; il veut simplement être maître de son destin. » Parfois, il ne faut offrir plus que ce que le client demande. Selon elle, toute critique est signe de désamour du Québec. Quel raccourci !

Aussi, cette citation renvoie à ce qu’on peut qualifier de nombrilisme. Comme l’autrice a eu la chance d’être bien accueillie, d’avoir de bons amis, elle s’imagine qu’il en est de même pour toutes les personnes noires au Québec. Je ne doute pas qu’il y ait des personnes noires qui ont la chance d’être entourées de personnes blanches antiracistes. Mais il n’en est pas ainsi pour les autres (et toutes les personnes noires au Québec ne sont pas des immigrantes comme elle). Ce n’est pas parce qu’on n’a pas vécu personnellement du racisme que celui-ci n’existe pas.

D’ailleurs, elle-même avoue avoir subi du racisme puisqu’elle a été traitée de « négresse ». Mais dans sa désinvolture, sinon par son inconscience politique, elle minimise une telle injure. Elle devrait savoir que son statut de chercheuse universitaire, de membre de la classe moyenne supérieure ne la protège pas et ne la protégera jamais contre le racisme. Pour Malcom X, « un Noir de la classe supérieure, cela n’existe pas, car ce Noir-là prend des coups au même titre que celui de l’autre classe [c’est-à-dire, la masse]. Ils prennent tous les mêmes coups, et c’est l’un des bons aspects de ce système raciste, puisque ainsi, nous ne faisons qu’un. »

La dernière chose qui m’a interpellé dans la citation de Mme Mukakayumba est son invitation aux personnes blanches « à faire attention aux racistes de tous acabits. Ce ne sont pas toujours ceux qu’on croit ». Donc, pour elle, dénoncer l’usage du mot « nègre » par les Blancs ferait de nous des racistes anti-Blancs. Sans blague ! Mme Mukakayumba sait-elle que la thèse du racisme anti-Blanc qu’elle reprend ici avec jovialité est une stratégie de disqualification des luttes antiracistes mise en place dès les années 1960 aux États-Unis à la fois par les Blancs progressistes, conservateurs et d’extrême droite, et qui a été reprise partout en Occident au fil des années ?

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