La désinstitutionnalisation est devenue synonyme d’abandon

«Le problème n’est pas en soi d’avoir
Photo: iStock «Le problème n’est pas en soi d’avoir "relâché" les individus souffrant de troubles de santé mentale, le problème, c’est de l’avoir fait en refusant de les accompagner avec des ressources convenables», plaide l'auteur.

Les 2 et 3 août derniers, un homme souffrant de troubles de santé mentale abat trois individus dans les rues de Montréal. Quelques heures plus tard, le premier ministre François Legault, offrant au passage ses condoléances aux familles des victimes, se dit néanmoins « content qu’on se soit débarrassé de cet individu-là » et se questionne sur la pertinence de « l’avoir relâché ». Il se demande alors si un resserrement des mesures sur la détention des individus souffrant de troubles de santé mentale est nécessaire.

Dans le cadre de mes recherches en bioéthique, je m’intéresse notamment à l’influence des politiques sociales néolibérales sur la psychiatrie et sur la perception de la santé mentale au sens plus large. À ce titre, il m’apparaît intéressant d’analyser les déclarations du premier ministre comme témoignant d’une certaine perception de la maladie mentale qui semble prendre davantage d’espace dans le débat public des dernières années.

Pour mieux saisir cette idée, il faut remonter à un moment charnière de l’histoire de la psychiatrie. Alors que depuis la naissance de la discipline, la maladie mentale fut largement traitée par la coercition (à la fois des soins, mais également des individus dans des établissements de détention), les années 1960 sont marquées par un vaste mouvement de désinstitutionnalisation. On vise, dès lors, à réintégrer dans la collectivité les individus souffrant de troubles de santé mentale, en limitant fortement l’usage de détentions et de traitements involontaires.

Or, comme bien des réformes sociales à cette époque, les États n’ont pas su octroyer les ressources nécessaires à leurs ambitions. La désinstitutionnalisation est devenue synonyme d’abandon plutôt que de transformation des traitements. Cette logique s’est par ailleurs largement exacerbée dans les années 1980 et 1990 avec la montée des politiques néolibérales et la désintégration progressive des structures de l’État-providence et des services publics au profit du secteur privé.

Nous observons dans les dernières années le résultat de cette rationalité politique sur les individus les plus vulnérables de notre société. En revanche, ce qui est régulièrement pointé du doigt, c’est la désinstitutionnalisation elle-même. C’est-à-dire que le débat public sur ces questions opère de manière purement binaire. On considère que, ou bien on enferme les individus souffrant de troubles de santé mentale dans des institutions de détention, ou bien on les abandonne à eux-mêmes.

Une réponse aux événements de la dernière semaine apparaît dès lors tout à fait naturelle : nous devons retourner à la coercition puisque la désinstitutionnalisation fut un échec. C’est précisément ce que François Legault et d’autres semblent demander en affirmant, par exemple, qu’un resserrement de la réglementation est nécessaire, ou en remettant en question le fait d’avoir « relâché » l’individu.

On le voit également dans la publication, dans les derniers jours, de nombreux textes et éditoriaux présentant la réglementation limitant l’usage de la coercition et des traitements involontaires en psychiatrie comme responsable des événements tragiques de la semaine dernière.

Non seulement cette réponse risque d’accentuer la stigmatisation des individus souffrant de troubles de santé mentale (renforçant l’idée selon laquelle ils sont tous potentiellement dangereux et violents), mais elle ne vise pas le noeud du problème, à savoir que la désinstitutionnalisation n’a jamais obtenu les moyens de ses ambitions. Bref, le problème n’est pas en soi d’avoir « relâché » les individus souffrant de troubles de santé mentale, le problème, c’est de l’avoir fait en refusant de les accompagner avec des ressources convenables.

La réponse qui semble alors la plus cohérente face au constat de l’échec de l’accompagnement et des soins offerts en psychiatrie n’est pas davantage de coercition, mais davantage de ressources. Le premier ministre doit prendre acte, dans ce dossier comme dans d’autres, de l’échec de la déréglementation, la privatisation et la logique marchande.

Il est nécessaire de réinvestir massivement dans des organismes communautaires, des travailleurs sociaux ou des équipes de psychothérapie et de psychiatrie. Il est aussi essentiel, plus largement, de remettre en question la manière dont les politiques publiques néolibérales responsables du manque de ressources en santé mentale peuvent également être à l’origine de la souffrance psychique.

L’individualisation, la précarité socioéconomique ou bien l’injonction à la compétitivité absolue entre les individus sont les moteurs du néolibéralisme, mais sont aussi, peut-être, la source de notre détresse.

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