La profession historienne sur balado

Dans son balado «Histoire d’un soir», Éloïse Venne, étudiante à la maîtrise en histoire à l’UQAM, donne la parole à des historiens.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son balado «Histoire d’un soir», Éloïse Venne, étudiante à la maîtrise en histoire à l’UQAM, donne la parole à des historiens.

Chaque semaine de l’été, Le Devoir vous entraîne sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Quatrième escale : le balado Histoire d’un soir, en compagnie d’Éloïse Venne, qui est étudiante à la maîtrise en histoire à l’UQAM.

L’histoire occupe un rôle important au Québec. Enseignée dans la formation obligatoire au primaire et au secondaire, elle est également présente dans les discours politiques, dans les expressions langagières, dans les médias, et j’en passe. Les connaissances historiques sont utilisées par des acteurs sociaux variés, et elles voyagent entre les différentes sphères qui composent notre collectivité.

Devant cette circulation des idées et des multiples questionnements qui en découlent, les historiens de profession sont régulièrement appelés à prendre la parole dans l’espace public. Ces spécialistes sont invités à exposer l’ancrage historique d’un sujet d’actualité, à présenter leurs plus récents travaux, à publier des ouvrages de vulgarisation scientifique ou à donner des conférences sur un sujet précis. En somme, ces chercheurs sont régulièrement sollicités dans le but de discuter de leur production savante et scientifique, soit plus précisément du contenu de leurs recherches.

Dans le balado Histoire d’un soir, l’historien est plutôt amené à répondre à des questions toutes simples portant sur ses stimulations intellectuelles, sa personnalité, sa relation avec la connaissance, son réseau professionnel, son parcours universitaire ou même ses méthodes d’enseignement. L’objectif étant de créer un espace propice aux réflexions à plusieurs niveaux sur la nature de la discipline et l’exercice de la profession.

Entre septembre et décembre 2021, j’ai réalisé une première série de huit épisodes de ce balado, qui fut diffusée sur différentes plateformes internationales. Dans chacun de ces épisodes, une historienne ou un historien spécialiste de l’histoire du Québec et du Canada est venu me rencontrer, à Mont-réal, au Studio SF, pour un entretien allant de 40 à 50 minutes. Dans l’ensemble, la série vise à diffuser des conversations informelles portant sur la profession historienne et ses différentes composantes. Ainsi, bien que les épisodes aient une teneur historique, le projecteur est avant tout braqué sur la personne qui a produit ces nouvelles connaissances.

« L’histoire dépend de la position sociale et institutionnelle de celui qui l’écrit », relève Antoine Prost dans Douze leçons sur l’histoire (1996). Dans Histoire d’un soir, elle n’est pas considérée comme une science exacte, évidente et cumulative, où l’érudit est simplement appelé à connaître le plus grand nombre possible de faits historiques. Au contraire, la connaissance des différents courants de pensée et des débats qui traversent cette discipline est mise en avant, et l’engagement de la chercheuse, du chercheur à comprendre les différents mécanismes qui influencent son ancrage et ses choix intellectuels est valorisé.

« [Ma génération et moi], on était trop jeunes pour faire la Révolution tranquille, mais on en a bénéficié beaucoup. Et donc quand on arrive à l’université, on a envie de comprendre ce Québec nouveau qui est en train d’émerger, et [l’idée] d’un cours sur l’histoire du Québec depuis la Confédération [nous] allumait. Et la plupart, beaucoup en tout cas, des gens de ma classe ont choisi d’aller dans cette direction-là », raconte Paul-André Linteau, dans l’épisode 8 : « Devenir historien au temps de la Révolution tranquille ».

En écoutant de multiples historiens discuter de leur parcours de vie et du déroulement de leur carrière en histoire, l’auditeur du balado sera en mesure de comprendre que différents clivages et débats traversent cette discipline, qui, vue de l’extérieur, peut souvent sembler uniforme et difficile à remettre en question.

« Au cégep, j’ai eu un prof [qui] nous a donné un cours d’historiographie. [Il] nous a expliqué que [la] façon dont on évalue [l’histoire diffère] d’une génération à l’autre. [Je] me souviens de l’espèce de choc cognitif que j’ai eu. […] Je trouvais ça extraordinaire, et je me souviens que beaucoup de mes camarades de classe trouvaient ça d’un ennui mortel. Mais moi, ça me fascinait, et je crois que c’est là que j’ai eu la piqûre de l’histoire », relate Denyse Baillargeon dans l’épisode 2 : « Rétrospective d’une carrière en histoire sociale ».

Une tribune pour les intellectuels

 

Au moment d’entamer ce projet de balado, j’étais emballée par l’idée de donner, aussi humblement soit-il, une tribune aux intellectuels québécois. Personnellement, j’expérimente depuis mes 17 ans ce que le philosophe Alain Kerlan appelle le « compagnonnage philosophique ». En effet, à la manière de beaucoup d’autres de mes contemporains, je constate que ma pensée évolue, accompagnée par certaines figures intellectuelles qui m’ont marquée à un moment ou à un autre de mon parcours.

Ainsi, je suis reconnaissante d’avoir baigné dans la pensée philosophique d’Albert Camus et de Simone de Beauvoir avant même mes 20 ans, d’avoir visionné des archives d’entrevue du sociologue Fernand Dumont dans le local du journal étudiant du cégep Limoilou en étant à la fois émerveillée, intriguée et parfaitement désarçonnée par ses propos, et de m’être entraînée au gym de l’UQAR en écoutant l’historien Gérard Bouchard expliquer sa conception de la notion « d’identité ».

Il est, selon moi, fondamental que les intellectuels disposent de l’espace médiatique nécessaire à leur prise de parole, afin d’exprimer librement leur discours critique sur la société. En contrepartie, je pense qu’il est tout aussi fondamental que les citoyens soient exposés à une multitude de points de vue sur un même sujet, aussi complexe soit-il, afin que tous soient en mesure de développer leur esprit critique et leur propre relation avec le doute. Dans cette perspective, le format libre et accessible du balado en tant que nouveau média numérique est plus que pertinent.

Si tout se déroule comme je le souhaite, Histoire d’un soir sera de retour dès cet automne. Une nouvelle série d’entretiens avec des historiens associés à différents ports d’attache institutionnels est en cours d’élaboration et, attention au divulgâcheur, les notions de nature et de fonction sociale de l’histoire devraient être encore davantage mises à l’avant-plan. Bonne écoute !



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