Légalisons le bon sens des cyclistes

«À mon avis, la confusion générale autour des panneaux d’arrêt pour les vélos est à l’origine du problème, ou du moins en large partie», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «À mon avis, la confusion générale autour des panneaux d’arrêt pour les vélos est à l’origine du problème, ou du moins en large partie», écrit l'auteur.

L’auteur est fondateur de Vive la ruelle et directeur de contenu du Group of Fifty. Il collabore également au Washington Post.

Chaque fois que j’arrive devant un panneau « Arrêt » en faisant du vélo avec mes enfants, je me sens face à un dilemme cornélien : dois-je leur dire de faire ce qui est légal ou de faire ce qui a du bon sens ?

Si je leur dis de ralentir jusqu’à la vitesse de marche, de regarder attentivement autour d’eux et de continuer si personne ne vient, je leur apprendrai à traverser la voie de la façon la plus sécuritaire qui soit, comme en témoignent plusieurs études publiées de par le monde. Mais, ce faisant, je leur apprendrai aussi à enfreindre la loi. Car au Québec, à vélo, chacun doit se conformer en tout temps aux panneaux de signalisation et aux feux de circulation.

Si je leur dis de s’arrêter complètement, même si aucune voiture ne vient, je leur apprends à être de bons citoyens respectueux de la loi. Mais cet apprentissage aura un prix : je leur ferai aussi comprendre qu’ils sont entourés de hors-la-loi. Parce que, soyons francs, personne autour ne fera de même.

Ce dilemme nous est imposé par le Code de la sécurité routière du Québec. Ainsi, même si Montréal est déterminée à se transformer en paradis pour le vélo, le Code de la route est de compétence provinciale, et la loi québécoise insiste pour traiter les vélos comme s’ils étaient de minivoitures pathétiquement sous-puissantes. En insistant pour que les cyclistes suivent les mêmes règles que les voitures, le Code finit par semer le chaos et par nourrir des tas de frictions entre cyclistes et automobilistes.

Confusion générale

 

La réalité, parfaitement évidente pour quiconque fait du vélo à Montréal, est que pratiquement tous les cyclistes ignorent les panneaux d’arrêt aux intersections dégagées des rues résidentielles. Les plus prudents d’entre eux font la chose la plus logique en agissant comme s’il s’agissait d’un panneau « Cédez le passage » : ils ralentissent, regardent attentivement les alentours et continuent sans s’arrêter.

Le détail, et il n’est pas anodin, c’est que la prudence n’est pas une caractéristique unanimement partagée par les membres de mon clan cycliste. Bon nombre de mes coreligionnaires estiment que s’arrêter est un peu ridicule et qu’il est par conséquent correct de traverser sans même ralentir. D’autres semblent aller encore plus loin en concluant que toute loi est facultative à vélo. Les automobilistes adorent détester ce type de cyclistes et finissent parfois par avoir l’impression que tous les cyclistes sont, comme eux, des menaces publiques.

À mon avis, la confusion générale autour des panneaux d’arrêt pour les vélos est à l’origine du problème, ou du moins en large partie. La norme du proverbial « Stop » n’a aucune légitimité sociale parmi les cyclistes : la quasi-totalité de la communauté a tacitement choisi de l’ignorer.

Toute loi qui demeure en vigueur malgré son manque de légitimité sociale engendre le chaos. Aujourd’hui, les cyclistes montréalais agissent comme si certains articles du Code de la route s’appliquaient à eux et d’autres, non, mais il est évident qu’il n’y a pas de véritable consensus en ce qui concerne la ligne de démarcation entre les deux. Chaque cycliste doit donc faire preuve de discernement pour établir sa loi personnelle, ce qui donne lieu à un méli-mélo de comportements, du plus sûr au plus téméraire. Ce qui nous mène… sur la voie du chaos, ce même chaos qui règne trop souvent dans les rues cyclistes de Montréal.

Codifier le bon sens

 

Heureusement, une solution simple est à portée de main. Déjà, en 2018, la conseillère municipale Marianne Giguère, responsable de la mobilité active pour l’administration Plante, demandait à Québec de revoir le Code de la route pour légaliser les arrêts de vélo dits de bon sens, comme l’ont fait de plus en plus d’États américains en suivant l’exemple de l’Idaho.

Nous sommes peu enclins à emprunter des solutions à nos cousins américains, spécialement ces jours-ci, mais dans ce cas précis, nous devrions faire une exception. En 1982, l’État de l’Idaho a introduit une nouvelle norme qui permet aux cyclistes de considérer un panneau d’arrêt comme un panneau « Cédez le passage ». En fait, la loi permet à tous les cyclistes de faire ce que les cyclistes responsables font depuis toujours : ralentir jusqu’à l’allure du pas lorsqu’ils voient un panneau d’arrêt, vérifier si quelqu’un arrive et continuer sans s’arrêter si l’intersection est dégagée.

L’« arrêt Idaho » a fait l’objet de toutes sortes d’études au cours des quarante années qui ont suivi son introduction, et il existe de nombreuses preuves qu’il n’est pas seulement sécuritaire, mais bien plus sécuritaire. Une étude a en effet révélé une diminution de 14,5 % des accidents aux intersections après son introduction.

Huit autres États américains ont adopté des règles similaires depuis. Parmi eux, le Delaware a vu une diminution de 23 % des accidents impliquant des cyclistes aux intersections contrôlées par des panneaux d’arrêt. Certains États américains sont allés encore plus loin en autorisant les cyclistes à considérer aussi les feux rouges comme si c’étaient des panneaux « Cédez le passage » : on s’arrête, on regarde et, si l’intersection est dégagée, on continue sans attendre le feu vert. Chose que les cyclistes raisonnables font déjà, de toute façon.

Pour faire régner la paix entre cyclistes et automobilistes, Montréal a besoin d’un code de la route dont la légitimité est reconnue par tous les usagers. Un code qui mettrait fin à la situation absurde dans laquelle nous nous trouvons actuellement, où les cyclistes n’ont pas ce qu’il faut pour imposer un consensus qui rendrait nos comportements plus faciles à prédire, et donc plus sécuritaires, tant pour les automobilistes que pour les piétons et les autres cyclistes.

Codifier le bon sens, c’est ça, le gros bon sens. Et rétablir la coexistence pacifique entre les voitures et les vélos relève aussi du gros bon sens. Or, du bon sens, à vélo, Montréal en a bien besoin.

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