Une immigration ordinaire

«Partir. Retrouver ma terre natale. Mettre fin à ce sentiment que je ne serais jamais vraiment la bienvenue ici, jamais vraiment à ma place, du moins jamais en restant moi», écrit l'autrice. En photo, la ville de Lyon.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse «Partir. Retrouver ma terre natale. Mettre fin à ce sentiment que je ne serais jamais vraiment la bienvenue ici, jamais vraiment à ma place, du moins jamais en restant moi», écrit l'autrice. En photo, la ville de Lyon.

Mélikah Abdelmoumen est née à Chicoutimi en 1972. De 2005 à 2017, elle a vécu à Lyon. Elle est titulaire d’un doctorat en littérature de l’Université de Montréal et a publié de nombreux articles et nouvelles, ainsi que plusieurs romans et essais, dont Les désastrées (2013) et Douze ans en France (2018). Elle a été éditrice chez Groupe Ville-Marie littérature. Baldwin, Styron et moi est paru chez Mémoire d’encrier cet hiver. Elle est rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises.

Toucher le fond

Lyon, juillet 2022. Je suis de retour quelques jours dans la ville où j’ai vécu des années. Mon cœur se serre, c’est si beau, j’ai tant de souvenirs ici. C’est si bon d’y retrouver mes repères, et les vieux amis.

Je me sens tellement chez moi que ça défie la raison.

 

Ça défie la raison parce qu’il y a eu un temps où tout ce que je voulais, c’était partir d’ici. D’abord sans me l’avouer à moi-même. Sans laisser la chose se formuler en moi. Les mots bouillonnaient sous la surface sans réussir à émerger et à se formuler dans mon esprit.

Mais peu à peu ils ont fait leur chemin et me sont apparus dans toute leur éclatante vérité. Ils n’ont plus voulu après cela que je les occulte de nouveau. Ils tournaient en boucle, je les portais en moi et ils m’habitaient tout le temps, jusqu’à m’étourdir.

Je crois que je ne veux plus vivre ici. Je suis trop malheureuse ici. On ne veut pas de moi ici.

 

Partir. Retrouver ma terre natale. Mettre fin à ce sentiment que je ne serais jamais vraiment la bienvenue ici, jamais vraiment à ma place, du moins jamais en restant moi. La condition pour que ça fonctionne, pour que ça ne fasse plus mal, tournait en boucle à la télé, à la radio, dans les journaux et sur Internet, dans la bouche et sous la plume de certains chroniqueurs, de certains politiciens. Elle m’était insupportable.

« La France, tu l’aimes ou tu la quittes »

Je me souviens de la première fois où j’ai entendu ces mots à la télé, dans la bouche d’un président qui était pourtant lui-même fils d’immigré. Je me souviens de la violence que j’avais trouvée dans ces mots.

Il y avait cette injonction. Ce ton péremptoire qui montrait tout le sentiment national de supériorité face aux gens venus d’ailleurs. Mais ça, même après seulement quelques mois en France, ça ne pouvait pas me surprendre. Le président qui avait dit ces mots — et qui allait aussi créer un ministère « de l’Immigration et de l’Identité nationale » — jugeait surtout qu’il y avait une érosion à éviter. Et cette érosion venait des gens comme moi, ceux qui pourtant voulaient faire leur vie en France, convaincus de pouvoir y trouver un avenir meilleur (dans mon cas, moi qui étais une immigrée diplômée et assez privilégiée) ou un avenir tout court (pour ceux qui y venaient simplement pour survivre ou pour échapper à un destin de misère).

Tous, nous venions justement en France parce que nous croyions en ses promesses d’ouverture, d’accueil, de justice, de liberté, d’égalité, de fraternité. Or, il semblait que ce n’était pas ce type d’amour qu’on attendait de nous. On attendait de nous qu’on aime la France même lorsqu’elle trahissait précisément ce pour quoi nous avions cru vouloir y vivre, et l’aimer.

La France qu’on nous demandait d’aimer était précisément celle qui ne nous aimait pas.

Femme révoltée

 

Pourquoi je vous raconte tout ça ?

Parce que je voudrais que les Québécois qui me liront essaient de s’imaginer ce que c’est que d’être à la place de celui qui est accueilli ainsi. D’imaginer ce que cela peut provoquer non seulement chez cet être humain, mais aussi dans le tissu social, quand un pays qui clame haut et fort son ouverture et sa générosité dit à ceux qui lui demandent d’être à la hauteur de ces prétentions qu’il les acceptera, mais seulement s’ils cessent de lui demander de pratiquer ce qu’il prêche.

Après avoir essayé pendant douze ans de m’habituer aux discours dégradants des chroniqueurs, politiciens, aspirants au pouvoir, qui tournaient en boucle à la télé, à la radio, partout, j’ai baissé les bras. Même si j’y avais fait des racines, même si j’y avais noué des liens indéfectibles avec des gens merveilleux, j’ai quitté la France.

Comme l’homme révolté d’Albert Camus, après une période de paralysie dépressive, j’ai reconnu en moi-même, et affirmé, une limite et une exigence : qu’on respecte la part de moi que j’ai en commun avec tous les autres humains, y compris ceux qui tenaient des discours contre les gens comme moi.

Et comme l’homme révolté de Camus, qui se soulève aussi lorsqu’il voit niée chez les autres la part d’humanité qu’il exige désormais qu’on lui reconnaisse, je suis incapable de supporter que mes compatriotes fassent subir aux immigrés ce qu’on m’a fait subir à moi, leur concitoyenne, lorsque j’étais moi-même une immigrée.

Par conséquent, même si je sais que je récolterai des injures d’une violence que ceux qui les profèrent ne toléreraient jamais qu’on leur fasse subir, j’écris des textes comme celui-ci.

J’écris des textes comme celui-ci, qui me causeront des ennuis, parce que je sais autre chose : je ne suis pas seule. Au Québec comme en France, nous sommes nombreux à vouloir vivre autrement, loin de ces « tu m’aimes ou tu me quittes » qui en réalité veulent dire « tu acceptes d’aimer que je te rejette, ou tu me quittes ».

Et je ne suis pas seule à penser que, comme le disait James Baldwin, « ceux qui disent qu’une chose est impossible sont généralement interrompus par d’autres qui sont en train de la faire ».

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