Le Canada aux abonnés absents dans l’Indo-Pacifique

«Le président Biden était en Asie au mois de mai pour y annoncer une nouvelle initiative. Le Cadre économique pour l’Indo-Pacifique (IPEF) regroupe 13 partenaires. Le Canada en est absent», écrit l'auteur.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse «Le président Biden était en Asie au mois de mai pour y annoncer une nouvelle initiative. Le Cadre économique pour l’Indo-Pacifique (IPEF) regroupe 13 partenaires. Le Canada en est absent», écrit l'auteur.

L’auteur a été conseiller politique du ministre du Commerce international dans le gouvernement Harper de 2011 à 2015. Il est aujourd’hui consultant et conférencier dans plusieurs universités sur le commerce et les affaires internationales.

Une nouvelle stratégie pour la région de l’Indo-Pacifique est en développement dans les officines canadiennes. Un comité consultatif chargé de faire des recommandations a été formé en juin. Henry Kissinger, ancien secrétaire d’État américain, avait un jour demandé : « Si je veux parler à l’Europe, à qui dois-je téléphoner ? » La boutade pourrait se transposer aujourd’hui à la région de l’Indo-Pacifique. À qui s’adresser pour s’entendre sur une politique étrangère et de défense unifiée afin de tenir tête à la Chine ?

Pour illustrer le rang qu’occupe le Canada dans ce dialogue des nations, il faudrait carrément reformuler la question de Kissinger par la négative. Pour discuter de l’Indo-Pacifique, nul besoin d’appeler le Canada, n’est-ce pas ?

Les alliances et le jeu diplomatique qui s’opèrent au sein de forums multilatéraux sur l’Indo-Pacifique se font présentement sans le Canada. Les mandarins du premier ministre pour l’Asie, Dominic Barton entre autres, auront beau mettre sur papier leur future stratégie, promettre monts et merveilles, comment pourront-ils espérer se faire entendre si le Canada n’est même pas invité aux conversations ?

Trois initiatives d’envergure

Le président Biden était en Asie au mois de mai pour y annoncer une nouvelle initiative. Le Cadre économique pour l’Indo-Pacifique (IPEF) regroupe 13 partenaires. Le Canada en est absent. Il n’y avait pas de place pour un quatorzième siège, même pas un strapontin, pour celui qui se présente pourtant comme le doyen du G7.

Ce dernier exemple illustre à quel point le Canada n’est plus considéré comme une nation du Pacifique, en dépit de sa position géographique. Il faut également souligner l’absence du Canada au sein du QUAD, le forum de dialogue quadrilatéral pour la sécurité, qui regroupe les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie.

Il est aussi exclu d’une alliance de sécurité dans l’Indo-Pacifique baptisée « AUKUS », signée en septembre 2021 par l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, pour renforcer le partage de technologies, la coopération militaire et l’approvisionnement de sous-marins à propulsion nucléaire. L’objectif de l’alliance est clair : soutenir l’Australie avec un nouveau pacte de défense pour contrer l’expansion de la Chine dans le Pacifique.

Mince consolation, le Canada fait encore partie du Groupe des « cinq paires d’yeux » : l’alliance des services de renseignement avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Cependant, il est légitime de se questionner sur la nécessité d’une nouvelle alliance, soit un pacte de sécurité renforcé avec l’AUKUS, au lieu de privilégier un affermissement du Groupe des cinq. Le Canada a lui aussi besoin de renouveler ses sous-marins, achetés usagés en 1999, et en constante réparation. Cela aurait été un argument valable pour justifier une association avec l’AUKUS, en plus d’être un partenaire du NORAD.

L’incapacité du Canada à s’inviter à la table des trois grandes initiatives, soit l’IPEF, le QUAD, et l’AUKUS, est frappante. Le problème n’est pas uniquement d’être ignoré par les États-Unis, mais également que les autres pays de la région ne sollicitent pas davantage notre participation.

Occasions manquées

 

Comment se fait-il que l’Australie et le Japon ne considèrent même plus l’utilité du Canada ? Ce n’est plus un enjeu bilatéral avec les États-Unis : cela devient une réalité multilatérale. Cette déficience sur le front des relations privilégiées dans l’Indo-Pacifique est surtout un échec diplomatique.

J’ai participé aux efforts du Canada en 2012 pour rejoindre le Partenariat transpacifique (PTP). Certes, l’IPEF du président Biden n’est pas un accord de libre-échange comme le PTP, mais les tactiques d’entrée sont les mêmes : il faut faire valoir sa contribution et sa pertinence sur l’échiquier.

Un travail colossal a été fait alors par le Canada vis-à-vis de tous les pays membres, dont l’Australie, afin d’y justifier sa présence. C’est également sous le gouvernement Harper qu’un ambassadeur a été désigné auprès de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE). En 2013, c’était le Japon qui demandait le soutien du Canada pour appuyer sa propre demande d’adhésion au PTP. Le Canada était déjà lié au Japon dans la négociation d’un accord bilatéral avant son entrée dans le PTP.

L’Australie a banni Huawei en 2018 et a annulé des ententes sur la nouvelle route de la soie chinoise. Depuis, Canberra s’attire les foudres de Pékin et en paye un prix élevé en matière de sanctions économiques et d’intimidations militaires. Cela explique sa position d’interlocuteur privilégié des Américains.

À l’inverse, le gouvernement Trudeau a été le dernier à bannir Huawei ce printemps après des années de tergiversations. À cela, il faut ajouter sept années perdues avant de confirmer l’achat des avions F-35. Ça ne fait pas un bilan très fort quand on hésite si longtemps à dire non à Huawei et qu’on utilise une flotte d’avions de 30 ans d’âge. Même l’Australie n’a pas été impressionnée malgré l’achat par le Canada de son vieux stock de F-18 usagés, en 2017.

Le gouvernement Trudeau continue de refuser de se retirer de la Banque asiatique d’investissement contrôlé par le régime de Pékin. Cela aurait été un argument de poids auprès des Américains et des Japonais, ces deux pays ayant refusé de financer la banque chinoise. C’eut également été une occasion de se faire valoir auprès d’eux, en plus de se démarquer du Royaume-Uni, qui la finance également.

Le Canada avait pourtant réussi une action diplomatique importante, en février 2021, lorsqu’il avait reçu le soutien de plus de 50 pays dans une coalition pour dénoncer la détention arbitraire de Michael Kovrig et Michael Spavor en Chine.

Après son échec à obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU en 2020, le gouvernement Trudeau ne peut pas négliger davantage ses contributions militaires ou continuer de repousser indéfiniment ses décisions de sécurité nationale s’il veut retrouver une politique étrangère crédible. Cinq ministres des Affaires étrangères en six ans, cela n’impressionne guère. Qu’on ne se surprenne pas aujourd’hui si le téléphone arrête de sonner comme cela se passe actuellement dans l’Indo-Pacifique.

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