Le Saint-Laurent, notre fierté ou notre égout?

«Nous devons, et nous pouvons, léguer à nos enfants un fleuve en meilleure santé que celui dont nous avons hérité», écrivent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Archives Le Devoir «Nous devons, et nous pouvons, léguer à nos enfants un fleuve en meilleure santé que celui dont nous avons hérité», écrivent les auteurs.

L’été durant, Le Devoir sillonne les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois. Aujourd’hui, on fait le point sur son état de santé.

Il prend sa source dans le plus grand système lacustre au monde, les Grands Lacs, et draine leurs 23 000 km3 d’eau douce jusqu’à l’océan Atlantique. Au passage, il récolte les eaux de dizaines de rivières. Son bassin versant représente le quart de toutes les réserves d’eau douce au monde. Depuis des millénaires, il nourrit et transporte les humains qui vivent sur ses rives et sur celles de ses tributaires. La grande majorité des populations des deux provinces les plus populeuses du Canada, soit le Québec et l’Ontario, et une partie de la population des États-Unis, vit dans ce bassin versant, y puise son eau potable et… y déverse ses égouts. Le fleuve Saint-Laurent, qui s’étend sur près de 1200 km et qui traverse le sud du Québec d’ouest en est, est le lien vital, sentimental, écologique et économique de notre belle province.

Plusieurs espèces envahissantes s’y sont introduites au fil du temps, notamment la moule zébrée, le gobie à taches noires, les carpes asiatiques. Ces nouvelles espèces apportées par les activités humaines changent l’écosystème et les réseaux trophiques et apportent des changements permanents dans le fleuve. Ces introductions peuvent aussi complexifier l’équilibre écologique pour certaines espèces uniques à notre environnement et menacées — comme le chevalier cuivré.

On a longtemps pensé qu’avec un tel volume et un tel débit d’eau, on pouvait relarguer à peu près n’importe quoi dans le fleuve, que toute cette eau diluerait la pollution et qu’on ne verrait pas d’impact. On disait (et on entend encore…) que la solution à la pollution, c’est la dilution ! Ainsi, jusqu’aux années 1970, presque aucun effluent, municipal ou industriel, ne recevait le moindre traitement avant de se déverser dans le Saint-Laurent. Heureusement, depuis ces années pas si lointaines, une prise de conscience collective a permis de mettre en place un cadre législatif et financier pour que les municipalités et l’industrie se dotent de systèmes de traitement de leurs effluents.

On traite plus et mieux, mais…

Aujourd’hui, la majorité des effluents reçoivent au moins un traitement primaire avant le rejet, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour éliminer les contaminants à la source. En effet, si le niveau de traitement des eaux usées varie d’une station d’épuration à l’autre, la majorité se limite encore à l’élimination des particules en suspension et au contrôle du phosphore.

De plus, plusieurs municipalités ont encore des systèmes de collecte des eaux usées qui transitent par les mêmes canalisations que les eaux pluviales jusqu’à la station d’épuration, qui traite toutes ces eaux ensemble avant leur rejet. Il suffit donc d’une forte pluie pour que les stations d’épuration soient littéralement débordées et rejettent leurs effluents directement au fleuve sans traitement.

Trop souvent, le traitement des eaux usées n’inclut pas d’étapes de désinfection et ne cible pas du tout l’enlèvement des contaminants émergents comme les produits pharmaceutiques (antibiotiques, antidépresseurs, analgésiques), les hormones, les sous-produits de plastiques et autres produits chimiques. On peut même mesurer, pour la famille des poly et perfluorés (PFAS), des concentrations environ deux fois plus élevées dans le fleuve Saint-Laurent que dans les autres cours d’eau.

Les PFAS proviennent de divers usages domestiques ou industriels (utilisés comme antiadhésifs, hydrofuges, retardateurs de flamme, dans les mousses anti-incendie, etc.). Ces composés et des centaines d’autres se dégradent tellement lentement qu’ils peuvent persister dans l’environnement et dans les organismes vivants durant des décennies après leur interdiction.

Si l’activité agricole s’est fortement intensifiée au cours du siècle dernier au Québec, la pollution agricole est d’abord et avant tout un enjeu pour les tributaires du fleuve Saint-Laurent, et près de leurs embouchures. On retrouve néanmoins des traces de pesticides dans le fleuve et on en sait encore bien peu sur leurs impacts sur la faune et la flore. On détecte des traces de pesticides jusque dans l’eau potable de municipalités qui s’y approvisionnent. Les concentrations d’atrazine (un herbicide pour éliminer les mauvaises herbes) dépassent occasionnellement les normes européennes (mais respectent les critères nord-américains, beaucoup moins restrictifs).

De plus, de grandes quantités d’azote, de phosphore et de matière organique d’origine agricole, mais aussi municipale et industrielle, sont relarguées, ce qui provoque une eutrophisation mesurable en aval, comme dans le lac Saint-Pierre et jusque dans l’estuaire du fleuve, où on observe depuis plusieurs années une zone profonde presque dépourvue d’oxygène, et donc inhospitalière pour la faune aquatique.

Un joyau à préserver

On multiplie les microagressions sur le fleuve à travers la pollution chimique, la destruction d’habitats, l’installation de digues pour construire dans des zones inondables qui servent de refuge et de lieu de reproduction pour la faune du fleuve, et on élimine ainsi des zones tampons qui purifient l’eau et absorbent aussi de grands volumes d’eau lors des crues printanières.

Depuis plusieurs décennies, nous prenons conscience de l’importance de la préservation du fleuve Saint-Laurent, notre joyau québécois. Nos efforts, combinés à ceux des habitants du bassin versant des Grands Lacs, n’ont pas été vains. En effet, la qualité de l’eau du fleuve, en amont de Montréal et en aval de Trois-Rivières, s’améliore au fil des ans, au point où on voit de plus en plus de plages s’ouvrir à la baignade. Il reste, néanmoins, beaucoup à faire un peu partout, de Montréal au lac Saint-Pierre et dans l’ensemble du bassin versant de notre fleuve.

Notre fleuve a droit à des normes de protection inspirées du principe de précaution, pour nous assurer que la santé de ses écosystèmes et celle de ses riverains seront protégées pour les générations à venir. Nous devons, et nous pouvons, léguer à nos enfants un fleuve en meilleure santé que celui dont nous avons hérité. Il reste à le vouloir collectivement. Au-delà des implications légales, doter notre Saint-Laurent d’une personnalité juridique, comme d’autres collectivités ailleurs au Québec et au monde l’ont déjà fait pour d’autres cours d’eau, serait à notre avis une fierté collective.

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