Tu as (et tu es) une sale mine Noranda

«Au Québec, la norme d’arsenic est de 3 nanogrammes par mètre cube dans l’air, mais la Fonderie bénéficie d’une exemption qui lui permet d’émettre jusqu’à 100 ng/m3», écrit l'auteur.
Photo: Étienne Ravary Le Devoir «Au Québec, la norme d’arsenic est de 3 nanogrammes par mètre cube dans l’air, mais la Fonderie bénéficie d’une exemption qui lui permet d’émettre jusqu’à 100 ng/m3», écrit l'auteur.

9 avril 1959. Je suis né à l’hôpital de Rouyn, à quelques pas du lac Osisko, et à quelques centaines de mètres de la mine Noranda. C’est comme ça qu’on a toujours appelé la Fonderie Horne, du groupe Glencore : la mine Noranda. Cette Noranda Mines qui devient Noranda inc., avant d’avaler Falconbridge et de poursuivre ses activités tentaculaires sous ce nom dans 18 pays dans le monde, avant d’être rachetée par Xstrata, et enfin Glencore en 2013.

C’est Noranda Mines, qui fait la pluie et le beau temps dans nombre de pays, qui récupère, en 1973, 49 % de la filiale « Chile Canadian Mines » après le coup d’État au Chili.

Le lac Osisko, qui se trouve au centre de Rouyn-Noranda, est hautement contaminé. Quand j’étais petit, on avait fait construire une usine de filtration censée le décontaminer en quelques années. Nous avions tous cru alors qu’un jour, pas si lointain, on pourrait de nouveau s’y baigner. Ce n’est toujours pas le cas en 2022.

« En 2006, [la Ville de Rouyn-Noranda] a mis sur pied un groupe de travail afin d’étudier la possibilité de rendre l’accès au lac à ses citadins à des fins récréatives. Or, le rapport conclut que le pH du lac est élevé, parfois même plus élevé que la limite de 9 recommandée pour la baignade. Il présenterait aussi des sédiments d’aluminium, de cadmium, de cuivre et de plomb qu’il faudrait éviter de déplacer par l’utilisation de bateaux à moteur, notent les chercheurs », lisait-on sur Radio-Canada, le 22 juillet 2015.

En mars 2022, Québec octroie une subvention de 379 000 $ pour la revitalisation du lac Osisko, nous apprend le journal Le Citoyen, en nous disant que cette « contribution ira à la recherche de solutions viables pour dépolluer et rendre plus attrayant le plan d’eau », tout en nous disant qu’on n’en est pas encore à l’étape de dépollution, mais que la décontamination est très faisable, qu’il ne s’agit pas d’une tâche impossible.

Le député d’Abitibi-Est, et ministre des Forêts de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, dans Le Citoyen toujours, croit qu’il reste du travail à faire avant d’en arriver à la dépollution, mais soutient que les nouvelles sont bonnes en ce qui concerne l’avenir du lac. Est-ce que ces gens nous prennent vraiment pour des valises ?

À cette même époque, la mine rejetait aussi ses résidus toxiques sur des terrains adjacents, les transformant en véritables paysages lunaires de boue orange. L’enfant que j’étais a gravé ces images dans sa mémoire.

Le vendredi midi, la mine déclenchait sa sirène toute-puissante, comme un bombardement annoncé. Et cela voulait dire : rentrez dans vos maisons, fermez portes et fenêtres. Parce qu’à ce moment-là, c’est un épais nuage puant qui s’abattait littéralement sur la ville. Chaque vendredi.

Il y a plus de 40 ans, en 1980, le nouveau syndicat CSN de la mine Noranda déclenchait une vaste opération sur la santé des travailleurs et de leur famille, en s’associant aux chercheurs de la Mount Sinaï School of Medicine de New York. Malgré les embûches posées par l’employeur, et des menaces de contestation, 933 salariés de la Noranda sur 956 avaient alors exercé leur droit à un examen médical, relatait Le Soleil, en juin 1980.

L’étude a permis de constater les conséquences sur leur santé de l’exposition à des substances toxiques, comme le plomb, l’arsenic, le cadmium, le zinc et l’anhydride sulfureux (Le Travail, journal de la CSN, juin-juillet 1980). Cette enquête a été suivie par une équipe de réalisateurs, Daniel Corvec et Robert Monderie qui, avec Richard Desjardins à la recherche, ont produit un film sorti en 1984, Noranda. Pour Corvec, la conclusion de cette étude ne fait aucun doute : « c’est une machine à tuer du monde ».

En 2021, la Fonderie Horne a rejeté 23 contaminants différents dans l’air de Rouyn-Noranda, dont 36 tonnes d’arsenic, a montré une analyse de Radio-Canada.

Au Québec, la norme d’arsenic est de 3 nanogrammes par mètre cube dans l’air, mais la Fonderie bénéficie d’une exemption qui lui permet d’émettre jusqu’à 100 ng/m3.

Face à cet enjeu primordial pour la santé des gens, c’est la mobilisation citoyenne (le comité « Arrêt des rejets d’émissions toxiques », « Mères au front », des médecins…) qui fait bouger les choses en ce moment. Alors que, sans surprise, et comme au temps de Duplessis et de l’Iron Ore, le premier ministre Legault nous parle, dans Le Devoir, des emplois payants de la Fonderie, tandis que son ministre de l’Environnement « souhaite contraindre » la fonderie à respecter des normes pour tous les métaux. On ne sait pas lesquelles.

Où est le Syndicat des travailleurs de la Mine Noranda ? Son président, Stéphane Larente, se dit pris entre l’arbre et l’écorce et préfère se lancer dans une critique contre « la députée solidaire de Rouyn-Noranda–Témiscamingue et l’auteur-compositeur-interprète Richard Desjardins, qui ont dit que l’économie de la région est capable de se relever d’une fermeture de la Fonderie. Elle n’aura pas mon vote, dit-il à propos d’Émilise Lessard-Therrien », dans un entretien accordé à Radio-Canada. Et cela, tout en déclarant, dans un communiqué de presse, qu’il faut « obtenir la plus grande réduction techniquement possible d’arsenic dans l’air ».

Que dire face à autant d’inepties ?

Je ne décolère pas face à cette compagnie qui a toujours régné en roi et maître sur la cité. Je ne décolère pas face à ce rapport tiers-mondiste qui marque la relation entre nombre de nos régions et la métropole, et face aux puissances de l’argent. Que dire de cette classe politique, dont la hauteur est celle d’un tapis et qui nous maintient dans cet état au nom du développement et des bons emplois ?

Tu as (et tu es) une sale mine, Noranda.

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