Être pape en 2022

Le pape François est porté par 2000 ans d’histoire, qu’il doit à son tour porter dans un contexte où l’ensemble du passé est trop souvent réduit aux fautes dont il fut le lieu, écrit l’auteur.
Alberto Pizzoli Agence France-Presse Le pape François est porté par 2000 ans d’histoire, qu’il doit à son tour porter dans un contexte où l’ensemble du passé est trop souvent réduit aux fautes dont il fut le lieu, écrit l’auteur.

Il y a un peu plus d’un siècle, Louis Bouilhet (1822-1869), ami de Flaubert, publiait La colombe, un poème où il évoquait la fin de ce paganisme que l’empereur Julien avait rêvé de rétablir à Rome après la christianisation de l’Empire.

Voici, dans les ruines d’un temple, le dernier prêtre des dieux :

« Il cachait sous sa robe une blanche colombe ; / Dernier prêtre des dieux, il apportait encor / Sur le dernier autel la dernière hécatombe… / Et l’empereur pleura, — car son rêve était mort ! »

Au Christ et à son pape qui triomphaient alors, Bouilhet prédit un sort semblable :

« Tu connaîtras aussi, ployé sous l’anathème, / La désaffection des peuples et des rois, / Si pauvre et si perdu que tu n’auras plus même, / Pour t’y coucher en paix, la largeur de ta croix ! »

Le pape François n’en est pas à cette extrémité, mais ses temples se vident quand ils ne sont pas vandalisés ou brûlés, il est faible et seul sous les contradictions, de plus en plus manifestes, que comporte son métier.

Il est porté par 2000 ans d’histoire qu’il doit à son tour porter dans un contexte où l’ensemble du passé est trop souvent réduit aux fautes dont il fut le lieu, au risque d’une purification à la Pol Pot, qui consiste à tout recommencer de zéro.

Il est un roi élu par des princes dans un monde où ce sont les majorités qui font les vérités et les lois. Il est un homme entouré d’hommes à un moment où les femmes gagnent du terrain sur tous les fronts.

À la tête d’une institution où il doit composer avec des banquiers n’ayant pas tous fait le voeu de pauvreté, il porte le nom du pauvre parmi les pauvres, François d’Assise.

L’Église a souvent trahi le Christ. Le pape François le sait et il sait aussi que, pour éviter d’être complices de cette trahison, de nombreux croyants optent pour une spiritualité individuelle, ce qui prive l’Église catholique d’un sang nouveau dont elle a besoin en ce moment.

S’il n’est pas exclu que les spiritualités distinctes forment un jour des institutions plus pures que l’Église, il y aura toujours contradiction entre un message comme celui des Évangiles et une quelconque institution. Ce que Simone Weil, entre autres, a bien compris : « Les moyens forts sont oppressifs, les moyens purs sont inopérants. »

C’est pourquoi, si vrai et si beau que soit un message, il faut pour le porter dans les chaumières un véhicule capable de tracer sa voie dans un monde où un minimum de force est nécessaire à la diffusion de tous les messages.

La maison commune

 

Pour faire entendre leur message, les Autochtones, devenus eux-mêmes une institution, ont eu besoin des ressources matérielles du gouvernement canadien et des médias. Sans l’Église et les ressources dont elle dispose encore, le pape n’aurait pas pu venir à eux. L’encyclique Laudato Si, publiée en 2015, juste avant les accords de Paris sur l’environnement, pourrait bien être l’arbre idéal pour porter les fruits de cette rencontre.

Un extrait : « Tout est lié, et, comme êtres humains, nous sommes tous unis […] avec une tendre affection, à frère soleil, à soeur lune, à soeur rivière et à mère terre. Aujourd’hui croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. […]. Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens […] est une “règle d’or” du comportement social. […] La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée. »

On renoue dans ce texte avec un sacré apparenté à celui dont les Autochtones ont eux-mêmes la nostalgie. S’ensuit une même conception de la maison commune et de la propriété privée. Si le cinéaste Frédéric Back était encore de ce monde, il serait l’intermédiaire idéal entre l’auteur de Laudato Si et les Premières Nations. Son oeuvre cinématographique peut jouer le même rôle. Au sommet, l’esprit de Laudato Si dans des films comme L’homme qui plantait des arbres et Le fleuve aux grandes eaux ; à la base trois mythes amérindiens : Abracadabra, Inon ou la Conquête du feu, La création des oiseaux.

Un beau rêve

 

Années 1980. Claude Arbour, jeune écologiste autodidacte ayant fait sienne la vision amérindienne du monde, admirateur de Frédéric Back, vivait en permanence, souvent seul, au bord du lac Villiers à quelques kilomètres de La Manouane, une réserve atikamekw. Il s’est, entre autres missions, consacré à la réinsertion des balbuzards (aigles pêcheurs) dans cette région. Il rêvait d’entraîner ses jeunes amis de la réserve dans des aventures semblables tout en les incitant à pousser la fierté jusqu’à déchirer les chèques des gouvernements.

Ce rêve ne doit pas mourir. Puissent de nombreux jeunes de La Manouane et d’ailleurs compléter leurs connaissances traditionnelles de leur flore et de leur faune par l’étude des sciences naturelles, pour devenir les fiers gardiens de leur territoire et, pourquoi pas, s’illustrer par une pédagogie centrée sur la vie. Une telle pédagogie pourrait servir de modèle à une majorité blanche dont les enfants sont en proie à la dépendance aux écrans. Ce serait là un beau renversement des influences.

Mis à part des gestes symboliques comme la cogestion de quelques parcs nationaux, tout reste encore à faire dans ce renversement. Profiter de la visite du pape pour l’inscrire dans son soutien à l’éducation des jeunes Autochtones serait un geste fort de la part du Canada : on lui pardonnerait ensuite plus facilement d’avoir confié, dans le cas des pensionnats, l’exécution de ses décisions aux Églises sans leur donner les moyens d’être à la hauteur des attentes passées… et actuelles.

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