Luc Bouthillier, précurseur de «la forêt habitée»

Un environnement forestier de la haute Côte-Nord. La vie qui émane de cette forêt qui renait suite à un grave incendie est à l'image des travaux du professeur Bouthillier.
Photo: Geneviève Brisson et Nathalie Lewis Un environnement forestier de la haute Côte-Nord. La vie qui émane de cette forêt qui renait suite à un grave incendie est à l'image des travaux du professeur Bouthillier.

Milieu complexe, la forêt est pourtant examinée de manière compartimentée, et principalement économique. Ce mode de gestion forestière — et la gestion de la nature de façon plus générale — fait l’objet de critiques appuyées depuis plusieurs années, car, sous cette loupe, trop d’éléments deviennent inopportuns ou inintéressants : l’humus, le bois mort, les produits forestiers non ligneux, mais aussi les usages et relations autres qu’utiles.

Collectivement, on commence à comprendre aujourd’hui l’importance de dialoguer sur les différentes visions de nos rapports à la forêt. D’autres le signalaient depuis longtemps, tel le professeur en économie forestière Luc Bouthillier, décédé le 14 juillet dernier. Il a sonné l’alarme, réfléchi et écouté d’autres voix jusqu’à la fin de sa vie. C’est à ce précurseur sur plusieurs fronts que nous voulons rendre hommage, car à nos yeux, il importe, plus que jamais, de poursuivre dans cette voie.

Écouter les populations locales

 

Les gens qu’on dit ordinaires, même s’ils ne le sont jamais, sont rarement associés à la gestion globale et la gestion quotidienne de la forêt. Pourtant, ne sont-ils pas concernés ? C’est ce qu’a toujours soutenu Luc Bouthillier. Pour ce faire, il s’est ancré solidement dans les régions du Québec.

Professeures-chercheuses à Rimouski, nous sommes — comme beaucoup d’autres — héritières du regard de Luc, lui-même bien connu dans l’Est-du-Québec. En effet, dès les années 1980, en réaction aux travaux du BAEQ1, le GRIDEQ, groupe de recherche phare de la recherche en développement territorial de l’UQAR, a lancé des réflexions où Luc a oeuvré en synergie avec Hugues Dionne pour étudier le changement de modèle de gestion du territoire et son impact sur les différenciations territoriales (écologiques, paysagères, culturelles…).

De cette époque Luc laisse en héritage la notion de forêt habitée (Bouthillier et Dionne, 1995), qui s’alimente au sentiment d’appartenance des populations locales et à leur compréhension des dynamiques du territoire. Qu’elles soient maintenant nommées forêts communautaires ou forêts de proximité, la notion est toujours d’actualité. Elle implique de réfléchir la gestion des milieux forestiers au-delà de la matière ligneuse et avec les usagers du territoire, et milite pour une intégration plus souple du milieu écologique et humain dans les plans forestiers.

Hors des centres urbains, mais…

La Mauricie a été une autre région de prédilection pour Luc, où il a formé nombre de jeunes ingénieurs forestiers à sortir du langage expert et à ouvrir le dialogue avec toutes les personnes concernées. Cette mission lui tenait à coeur : faute de créer partout des forêts habitées, la gestion forestière institutionnalisée devait au minimum considérer les autres usages, et surtout les autres usagers. C’est avec ceux-ci que Luc discutait, échangeait et apprenait. C’est pour ces gens qu’il faisait de la recherche, et ils le savaient. Dans cette région dite « périphérique » et associée à ses ressources, il a lancé un laboratoire de foresterie sociale hors du commun. À ce titre, la contribution des Atikamekw a été essentielle, et c’est à petits pas, mais de manière solide, qu’il a participé à imposer leur place dans le monde forestier contemporain.

Bien d’autres régions peuvent être mentionnées… En fait, la foresterie a été, et demeure toujours, une activité menée principalement en dehors des grands centres urbains et est qualifiée de « régionale », voire de « périphérique ». Pourtant, sa gestion est menée dans les centres névralgiques du marché. Le talent suprême de Luc comme économiste forestier fut d’expliquer simplement comment les mouvements de capitaux sont imbriqués dans le travail en région et se répondent. Après, comment peut-on nier la nécessité de faire entrer les dimensions sociales dans la gestion forestière ?

Pionnier de la foresterie sociale

 

Chercheuses en sciences sociales, nous avons eu le privilège de connaître Luc à différents moments de nos carrières scientifiques. À une époque — pas si lointaine — où réfléchir sur la forêt et la foresterie en termes sociaux était rarissime de ce côté de l’Atlantique, il faisait non seulement figure de pionnier, mais de géant déplaçant des montagnes, sans cris ni poings levés. Force tranquille des sciences sociales de la forêt, il n’avait pourtant pas fait ses classes dans ce domaine. Mais ses valeurs tout autant qu’un constat que « les choses ne tournent pas rond » l’ont poussé à s’investir, corps et âme, pour une foresterie sociale au Québec. Sans préjugés ni l’idée préconçue que l’expert doit montrer la voie !

Il a toujours été persuadé que prendre en compte la complexité des liens entre humains et nature était possible, et que la solution pour ce faire ne viendrait pas des institutions. Il venait régulièrement parler et réfléchir avec Léonard Otis, qui, de son vivant, militait activement — c’est-à-dire en jardinant sa forêt — pour des fermes forestières qui permettraient non seulement de vivre de la matière ligneuse, mais en harmonie avec les autres aménités forestières (Otis, 1989). Dans ces discussions, Luc et Léonard s’enrichissaient l’un et l’autre.

Porteur d’une foresterie attentive à celles et ceux qui y vivent et s’en préoccupent, Luc a été de tous les combats importants, toujours respecté, car toujours respectueux, avec cette rare qualité de pouvoir se mettre à la place de l’autre, qu’importe qui est cet autre.

Au Congrès forestier mondial (Québec, 1994), il reprenait la maxime de son père disant qu’« on ne conduit pas en regardant dans le rétroviseur, on regarde en avant ! ». Puisse-t-il encore nous inspirer pour que nous regardions devant nous et agissions en conséquence.

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