«Pravda vítězí», la vérité l’emportera

Participant à l’École d’été en cinéma de l’UQAM à Prague, lancée en 2017, une cinquantaine d’étudiants apprivoisent actuellement cette ville, qu’on dit la plus belle d’Europe.
Source École d’été de l’UQAM à Prague Participant à l’École d’été en cinéma de l’UQAM à Prague, lancée en 2017, une cinquantaine d’étudiants apprivoisent actuellement cette ville, qu’on dit la plus belle d’Europe.

Chaque semaine de l’été, Le Devoir vous entraîne sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Troisième escale : la République tchèque, en compagnie de Denis Chouinard, qui dirige l’École d’été de l’UQAM à Prague.

Pravda vítězí, la vérité l’emportera, sont des mots que l’on voit et entend beaucoup à Prague ces jours-ci, car l’on commémore la mort tragique du théologien et philosophe Jan Hus, brûlé vif par tribunal d’Inquisition après un procès bidon à Constance en 1415 où il fut condamné pour hérésie. Il avait fait de ces mots son combat afin que la corruption de l’Église catholique cesse. Transformé immédiatement en martyr, Hus créera un sentiment d’unité nationale comme il n’y en avait jamais eu avant dans les terres de Bohême.

Ce slogan fut adopté de nouveau en 1918 par les fondateurs de la Première République de Tchécoslovaquie, amorcée sur les cendres encore fumantes de l’Empire austro-hongrois au terme de la Première Guerre mondiale, et il fut repris par les mouvements civiques réclamant la fin de la tutelle soviétique à la fin des années 1980 sous l’égide de Václav Havel.

Ces jours-ci, à Prague, on parle beaucoup plus du « grand mensonge russe » que de vérité. Au cours des quatre derniers mois, la ville a accueilli plus de 300 000 réfugiés ukrainiens, ce qui est considérable si l’on tient compte du fait qu’au dernier recensement, la capitale tchèque ne comptait que 1 200 000 habitants. Cette générosité à accueillir ces milliers de réfugiés (femmes et enfants en grande majorité) dans une région pas très réputée pour son ouverture à l’immigration, tient pour beaucoup au fait que cette invasion militaire russe, les Praguois l’ont vécue dans leur chair en 1968 et que les souvenirs liés à celle-ci sont encore très palpables dans la population.

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Bons baisers de Prague

Mais les Ukrainiens ne sont pas les seuls à vivre à Prague depuis plusieurs semaines. Près d’une cinquantaine d’étudiants québécois arpentent eux aussi les rues sinueuses de ce joyau du baroque. Participant à l’École d’été en cinéma de l’UQAM à Prague, lancée en 2017, les étudiants apprivoisent cette ville, qu’on dit la plus belle d’Europe. Au terme de ce séjour, ils auront tenté de décoder cette culture unique et de la traduire dans une dizaine de films écrits, tournés et montés ici à Prague.

Issus des programmes de cinéma, de télévision, de théâtre ou de production médiatique et culturelle, la plupart vivent pour la première fois un voyage prolongé hors du Québec. La présence ukrainienne a piqué la curiosité de plusieurs d’entre eux et elle sera le sujet central de deux des films réalisés ici. Au programme des étudiants, la réalisation de cinq documentaires et de cinq oeuvres de fiction tournant autour de sujets des plus divers, mais ayant tous pris racine dans leur expérience personnelle vécue sur le terrain.

Des similitudes

 

Pourquoi la République tchèque comme territoire d’expérimentation, un pays n’ayant pas de prime abord d’atomes crochus avec le Québec ? Pourtant, en s’y arrêtant un peu, les similitudes sont plutôt nombreuses entre les deux nations. Les Tchèques ont certes atteint leur indépendance il y a plus d’une centaine d’années, mais ils sont tout comme nous habités par un climat culturel incertain. Au XIXe siècle, la langue tchèque a bien failli disparaître sous le rouleau compresseur assimilateur de la culture germanique. Il aura fallu un tout petit groupe de défenseurs combattant bec et ongles pour revendiquer la place de la langue tchèque dans l’espace public à une époque où parler et travailler en allemand était synonyme d’ascension sociale et économique.

Et ce sentiment de nation assiégée, les Tchèques le portent toujours en eux aujourd’hui après avoir subi de longues périodes d’occupations par l’Allemagne nazie à la suite de la grande trahison que furent les accords de Munich en 1938 et, bien sûr, des Soviétiques qui ne se sont complètement retirés des casernes tchèques qu’en 1993. Cela laisse des traces dans l’imaginaire, tous ces bruits de bottes.

Photo: École d'été de l'UQAM à Prague L'étudiante Juliette Balthazard en compagnie de réfugiées ukrainiennes.

Petite nation d’une taille semblable à la nôtre (10 millions d’habitants), la Tchéquie est entourée de nations parlant une autre langue que le tchèque et on compte à peine 12 millions de locuteurs tchèques sur la planète. Comme pour les Québécois, les Tchèques vivent ce sentiment de perpétuel combat pour continuer d’exister dans un espace culturel mondial où l’hégémonie des grandes puissances laisse bien peu de place à la diversité et aux langues minoritaires.

Le choc de la langue est en général l’écueil le plus important auquel les étudiants participants à cette école d’été doivent faire face en arrivant. Le tchèque est une langue slave utilisant l’alphabet latin. Mais afin de pouvoir intégrer les diphtongues propres aux autres langues slaves, utilisant l’alphabet cyrillique, les Tchèques (grâce à nouveau à Jan Hus, qui était aussi linguiste) ont inventé une multitude d’accents inédits. Certaines lettres ne sont à peu près pas usitées, tel le « Q ».

On a aussi la propension à ne pas utiliser les voyelles outre mesure. À titre d’exemple le virelangue suivant : Strc prst skrz krk, que l’on peut traduire par : enfonce ton doigt dans ta gorge. Plus tôt cette année, les étudiants ont eu droit à plusieurs leçons de tchèque à Montréal, et cela a grandement atténué le choc initial. Rapidement, les étudiants ont été capables de développer un vocabulaire de base pour se débrouiller et cela a grandement contribué à l’accueil que leur ont réservé les Praguois.

Les étudiants sont maintenant au beau milieu de ce blitz de création filmique et ils se déploient un peu partout dans le pays pour tourner leurs productions. Leurs yeux pétillent et ils sont beaux à voir, profitant au maximum de cette occasion unique. Le point d’orgue de cette épopée tchèque aura lieu le 30 juillet prochain, quand ces films seront projetés lors d’une soirée spéciale au Kino Ponrepo, salle praguoise mythique, où Beethoven donna un récital en 1798. Ce sera un grand moment de fierté pour les étudiants, qui pourront montrer le fruit de leur labeur aux acteurs, protagonistes, intervenants et amis rencontrés à Prague durant leur séjour. Et aussi le moment de dire au revoir aux terres de Bohême après plus de deux mois à tenter de les apprivoiser.

Une cinquième édition de l’École d’été de l’UQAM à Prague est annoncée du 22 mai au 21 juillet 2023.



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