À l’urgence à 93 ans, malade et oubliée

« Mon père connait bien la réputation de ce centre hospitalier de cette belle région tant éloignée. Ici, l’attente est la normalité. Rien ne sera différent demain, aussi bien prendre la décision de persévérer et de ne pas quitter “l’urgence” », croit l’autrice.
Photo: Getty Images/iStockphoto « Mon père connait bien la réputation de ce centre hospitalier de cette belle région tant éloignée. Ici, l’attente est la normalité. Rien ne sera différent demain, aussi bien prendre la décision de persévérer et de ne pas quitter “l’urgence” », croit l’autrice.

« Ta grand-maman est hospitalisée depuis hier. Je tenais à ce que tu le saches. Elle ne va pas bien.

— Ah bon, d’accord. Merci, papa. Et toi, comment vas-tu ? »

Au fil de notre échange, j’apprendrai qu’après avoir découvert la poubelle remplie de trois boîtes de mouchoirs trempés de salive et de nourriture, papa a décrété que quelque chose n’allait vraiment pas pour grand-maman Ida et qu’elle devait donc être vue rapidement par un médecin.

Grand-maman vient d’avoir 93 ans, il y a moins de trois semaines de cela. Depuis, elle ne fait que maigrir. Elle est passée de 115 livres à 90 en moins d’un mois, sans qu’aucun préposé ou employé du centre d’accueil où elle habite cherche même à comprendre pourquoi Ida ne mange plus.

Certes, la décision d’appeler une ambulance n’a pas été facile pour son fils. Mais les 12 heures d’attente qui suivront n’auront rien de réjouissant non plus.

Malgré son arrivée en ambulance, en début d’après-midi, Ida a été assise, bien carrée, dans un fauteuil roulant au fond d’une salle d’attente toute neuve et toute vide d’employés. Car nous sommes ici dans la petite ville d’une « région éloignée » du Québec. Et ici, personne ne veut venir travailler.

Ida passera huit longues heures ainsi, assise, caressée par l’air glacé qui frigorifie son petit corps tout menu sous l’oeil inquiet de son fils impuissant.

À 21 h, Ida aura dépassé depuis plusieurs heures son heure de coucher et elle peinera à demeurer éveillée. Mon père prendra alors son courage à deux mains pour partir à la recherche d’une infirmière. Ce ne sera pas chose facile. Depuis les rénovations du vieil hôpital, on n’a plus accès aussi facilement au personnel. Une fois l’enregistrement effectué, « l’usager » attend seul et isolé dans une grande salle d’attente claire, froide et vide.

Avec l’aide du garde de sécurité, il arrivera finalement à repérer une infirmière. Malgré sa timidité, papa expliquera la chose suivante : « Écoutez, madame, ma mère a 93 ans et elle a passé les huit dernières heures assise sans bouger au fond là-bas. Elle croule de fatigue. Pourrions-nous la coucher ? »

« Vous savez monsieur, l’a interrompu la vaillante infirmière voulant bien faire, vous devriez la ramener chez elle et revenir à l’urgence demain matin. »

Misère. L’idée n’avait rien de réjouissant. Car mon père connaît bien la réputation de ce centre hospitalier de cette belle région tant éloignée. Ici, l’attente est la normalité. Rien ne sera différent demain, aussi bien prendre la décision de persévérer et de ne pas quitter « l’urgence ». Sa mère, après tout, ne va pas bien du tout. Ils vont donc attendre côte à côte les heures qu’il faut pour consulter un médecin.

C’est alors que viendra minuit.

Depuis 21 h, Ida est maintenant étendue sur une civière dans le couloir. Elle peut, tant bien que mal, fermer les yeux et somnoler. Devant la détermination du fils, l’infirmière dévouée aura en effet trouvé un petit lit pour Ida.

Trois heures passeront ainsi jusqu’à ce que la douce infirmière revienne voir mon père pour lui expliquer que tout ce qu’il avait fait jusque-là était à recommencer.

« Monsieur, il est minuit, votre enregistrement pour l’urgence n’est plus valide. Vous devez à nouveau enregistrer Mme Ida à l’urgence.

— Ah bon ? »

Et rebelote : enregistrement, petite carte d’assurance maladie estampillée et passage au « triage ».

Exaspéré et déçu, mon timide papa se risquera à nouveau à demander une précision : « Comment procédez-vous pour prioriser les usagers au moyen dudit “triage”, Madame ? » Et la serviable infirmière d’expliquer : « On essaie de faire passer les personnes âgées et les bébés en premier. »

C’est alors que mon père, incrédule, se retournera pour balayer la salle du regard, croisant celui de la seule autre personne présente dans la salle d’attente ce jour-là, elle aussi assise là depuis 10 longues heures, une jeune maman d’un poupon de quelques mois, lui aussi malade.

« Et madame, dites-moi, vos patrons considèrent que c’est une réussite, ce triage ? » osera-t-il demander.

Mais l’infirmière ne fournira plus aucune réponse.

Puis, viendra 1 h du matin.

Le fils a faim et lui aussi croule de fatigue, mais il est bien déterminé à rester, assis sur sa petite chaise aux côtés de sa frêle maman épuisée, qui s’avère bien plus affaiblie qu’au moment de son arrivée après cette attente déraisonnable. À chaque période de réveil ou de sursaut, grand-maman scannera les alentours pour demander systématiquement : « On est où, ici ? Qu’est-ce que je fais là ? » Et son fils de répondre pour la énième fois sans s’impatienter : « À l’hôpital, maman, tu es malade. C’est correct. »

Puis, arriveront les 2 h du matin et, avec elles, une jeune médecin.

Manifestement, Ida ne va vraiment pas bien, confirmera-t-elle. Elle sera donc hospitalisée pour tenter de trouver la source de ses maux.

 

Le fils restera aux côtés de sa mère jusqu’à ce qu’elle soit couchée dans sa chambre où gémit déjà une autre patiente. Il quittera finalement le centre hospitalier pour parcourir les quelque 50 kilomètres qui séparent son domicile de l’hôpital, dans la pénombre, sans jamais avoir mangé, et mort de fatigue.

Car, oui, il est possible d’habiter dans un secteur plus isolé encore, dans ces belles et précieuses « régions éloignées » du Québec. Elle est vaste, notre province.

C’est ma tante qui prendra la relève puisque mon père, après avoir soupé et pris sa douche, se sera couché vers 4 heures du matin.

En se glissant sous les draps ce soir-là, le fils épuisé se demandera néanmoins pourquoi.

Pourquoi appeler l’ambulance ne fait-il pas en sorte qu’une personne de 93 ans, en perte d’autonomie et affaiblie, soit prise en charge rapidement ?

Pourquoi, aussi, rénover pareil hôpital alors qu’il demeure vide de médecins, d’infirmières, d’anesthésistes et d’obstétriciens ? Car les femmes enceintes, chez nous, doivent être transférées à près de deux heures de route de leur hôpital pour accoucher, faute de professionnels sur place.

Est-ce que s’établir ou choisir de demeurer dans une « région éloignée » du Québec signifie d’emblée qu’il faut se résigner à ne pas recevoir les soins de santé requis ? Est-il normal de devoir choisir entre mourir ou s’expatrier à « Mouriale » pour recevoir des soins adéquats ?

Voilà autant de questions qu’on soulève depuis belle lurette sans que nos chers politiciens proposent de solutions concrètes ou daignent même parler de notre réalité… sinon en période préélectorale !

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