Redécouvrir le paysage sonore

«Après la mise sur pause de l’économie durant les premiers mois de la pandémie, le paysage sonore des villes a complètement changé. Des sons plus ténus réapparaissaient, comme le chant des oiseaux ou le bruit du vent», avance l'auteur.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir «Après la mise sur pause de l’économie durant les premiers mois de la pandémie, le paysage sonore des villes a complètement changé. Des sons plus ténus réapparaissaient, comme le chant des oiseaux ou le bruit du vent», avance l'auteur.

Le bruit de la pluie ou du vent dans les feuilles vous apaisent-ils ? Recherchez-vous ces ambiances ? Après la mise sur pause de l’économie durant les premiers mois de la pandémie, le paysage sonore des villes a complètement changé. Tout à coup, le bruit de fond incessant des véhicules s’est atténué. Des sons plus ténus réapparaissaient, comme le chant des oiseaux ou le bruit du vent.

Les voyages de vacances sont des occasions pour changer de paysage sonore, pour baigner dans une texture de sons totalement différente : les vagues de la mer qui font rouler les cailloux sur le rivage, l’eau qui bondit dans les rapides d’une rivière, l’écho de la longue plainte des huards sur un lac paisible au milieu des montagnes… ce sont des paysages sonores inspirants et qu’on retrouve avec bonheur.

Pour ma part, moi qui ai grandi à la campagne, les étés de mon enfance ont été bercés par la joyeuse musique du goglu des prés et les petits cris perçants des hirondelles des granges. Aujourd’hui, quand j’entends la cascade de sons métalliques du goglu, mon coeur chavire et je revois les étés vécus au milieu des champs. J’ai aussi souvenir d’une amie amoureuse des jardins qui choisissait de planter tel arbre en fonction du son particulier que produisait le vent dans ses feuilles. C’est évident que le vent dans les grands pins est totalement différent de celui dans les petites feuilles rondes du tremble. Encore faut-il l’écouter.

Le paysage sonore n’est pas un concept farfelu. Le terme « paysage sonore » (soundscape en anglais) fut inventé par le compositeur, écologiste et théoricien canadien Raymond Murray Schafer en 1977 dans son ouvrage The Tuning of the World (The Soundscape), qui fut traduit en français sous le titre Le paysage sonore. Toute l’histoire de notre environnement sonore à travers les âges. Cet ouvrage lui valut rapidement une reconnaissance internationale et attira l’attention sur les impacts du paysage sonore sur notre bien-être et notre santé mentale.

Même si on n’y accorde que peu d’importance, le paysage sonore fait partie de notre quotidien au même titre que les paysages visuels. Quand jevivais dans un vieux quartier de Montréal, les incessants travaux de rénovation venant de toutes parts emplissaient du lundi au dimanche mes oreilles désensibilisées. Aujourd’hui, je trouverais ces bruits insupportables. Depuis que je me suis réinstallé à la campagne, ce n’est pas non plus tous les jours une ambiance bucolique. Le bruit des scies et celui des tondeuses sont très présents dans mon paysage sonore, car les terrains sont grands. Heureusement que ce n’est pas la majorité du temps. Et l’hiver, c’est le paradis pour mes oreilles.

Plusieurs d’entre nous vont voyager à l’étranger cet été. Nous découvrirons que chaque ville a ses particularités sonores, à commencer par les accents parlés. Rome n’est pas Paris. La Suisse n’est pas le Maroc. Le jour n’est pas la nuit. Par exemple, le portugais parlé au Brésil est particulièrement musical. La première fois où j’ai débarqué à l’aéroport de Rio, je découvrais avec fascination cette musique langagière. Tout l’aéroport en était rempli. À ce moment je me suis dit que j’allais apprendre un jour à parler cette langue. Cette musicalité fait partie de la chaleur des contacts humains dans cette culture et a favorisé l’émergence d’une richesse musicale unique au monde. Aujourd’hui, quand j’entends parler un Brésilien, non seulement je reconnais tout de suite l’accent, mais ça me ramène automatiquement à tous ces gens rencontrés lors de ce voyage.

En Suisse, les vaches en pâturage portent au cou des cloches de différentes tonalités. Dans la campagne où je vis, je suis presque voisin d’une famille suisse propriétaire d’une grande ferme. Elle perpétue la tradition d’accrocher des cloches au cou des vaches qui broutent dans les champs. Pourtant, ce n’est plus nécessaire vu la présence de clôtures autour du pâturage. Pour cette famille, cette texture sonore doit être rassurante, car elle les reconnecte au pays natal. Certains soirs, quand le vent est favorable, j’entends ce tintement qui berce mes soirées.

On ne peut se soustraire au paysage sonore à moins d’être atteint de surdité. Il faut vivre avec ou changer de lieu. Il est généralement pollué par ces personnes qui n’en sont pas conscientes, tout autant qu’il l’est par les exigences de notre mode de vie. Les véhicules à essence, les outils de toutes sortes y contribuent. Mais est-ce nécessaire de mettre de la musique partout ? Peut-on protéger des lieux, des espaces naturels reconnus pour le caractère unique de leur environnement sonore, au même titre qu’on choisit de protéger des paysages remarquables pour leur beauté ou leur caractère patrimonial ? Voilà certes un autre sujet de réflexion. Et que dire des paysages olfactifs ?

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