Le pape, l’Ukraine et l’Église orthodoxe russe, une histoire à suivre

«D’après les informations les plus récentes provenant de l’agence de presse du Vatican, le pape envisagerait en effet à nouveau un possible voyage en vue de promouvoir la cause de la paix entre Kiev et Moscou», écrivent les auteurs.
Andreas Solaro Agence France-Presse «D’après les informations les plus récentes provenant de l’agence de presse du Vatican, le pape envisagerait en effet à nouveau un possible voyage en vue de promouvoir la cause de la paix entre Kiev et Moscou», écrivent les auteurs.

La guerre en Ukraine a provoqué une rupture géopolitique durable et prolongée entre la communauté euro-atlantique et la Russie poutinienne. C’est maintenant un fait avéré dont les réverbérations se feront encore sentir longtemps, non seulement dans la sphère purement politique, mais aussi dans la sphère religieuse. Cet aspect sociétal, essentiel à la compréhension des comportements humains et des mentalités collectives envisagés dans la longue durée, d’autant plus important à bien saisir dans les situations de crises porteuses d’angoisses existentielles, est le plus souvent oublié ou passé sous silence par les principaux organes de presse d’un Occident fier d’être déchristianisé, séculier et consumériste, qui demeure paradoxalement nostalgique, malgré tout, d’une élusive transcendance.

Les Églises catholiques orientales (Églises uniates) sont la composante de rite oriental de l’Église catholique. Elles se caractérisent par le fait d’être en communion avec l’évêque de Rome, c’est-à-dire le pape François, dont elles reconnaissent la primauté, et par le faste et le déploiement des rites liturgiques orientaux. Elles sont définies dans la terminologie catholique comme étant des Églises autonomes ou « Églises de droit propre », au sens juridique et sont considérées comme étant pleinement l’Église catholique. Selon les chiffres de l’Annuaire pontifical, elles comptent 18 millions de fidèles en tout, soit 1,5 % des catholiques, qui sont plus de 1,2 milliard.

Le mot « uniate » a longtemps servi à désigner les Églises catholiques orientales. Au sens strict, il sert à désigner les fractions de ces Églises orientales qui ont rompu avec leur Église « mère » orthodoxe et sont entrées en communion avec l’Église catholique. Aujourd’hui surtout utilisé par les orthodoxes, il a le plus souvent une connotation péjorative. Ces Églises ont souvent été latinisées. Gardant des apparences orientales, elles ont toutefois adopté la théologie et l’ecclésiologie catholiques. Elles se pensent souvent elles-mêmes comme étant un pont entre le catholicisme et l’orthodoxie.

L’Église grecque catholique ukrainienne est une des Églises catholiques orientales.

L’Église grecque catholique est, par la taille, la troisième Église d’Ukraine avec près de 8 % de la population. Il existe deux autres Églises catholiques en Ukraine (toutes deux unies à Rome) : l’Église catholique de rite latin et l’Église grecque catholique ruthène.

Dans ce contexte, après les tergiversations initiales au lendemain de l’agression russe en Ukraine, à la suite des prises de position belligérantes du patriarche orthodoxe Kirill, le pape François et le Saint-Siège adoptèrent une attitude de plus en plus critique envers le soutien accordé par l’Église orthodoxe russe à la prétendue opération militaire spéciale du président Poutine en Ukraine.

La première victime collatérale de ce refroidissement institutionnel progressif fut le dialogue oecuménique entre catholiques et orthodoxes et leurs autorités respectives : inspiré par Jean-Paul II, mis en branle par Benoît XVI et surtout approfondi, de manière prometteuse, par François (notamment avec la Déclaration de Cuba en 2016), celui-ci est, pour l’instant figé, à la suite de son percutant commentaire qualifiant Kirill « d’enfant de choeur du président Poutine ».

Évidemment, le patriarcat de Moscou considéra comme « regrettables » les propos du pape. En réaction, la rencontre entre le patriarche Kirill et le pape, prévue pour le mois de juin 2022, fut d’un commun accord reportée à une date non précisée.

Le pape François permit donc aux diplomates du Vatican de s’exprimer davantage sur ce sujet épineux tout en gardant la possibilité d’engager lui-même une médiation directe entre les belligérants du conflit russo-ukrainien, selon les principes de neutralité et d’équidistance chers au Saint-Siège.

La présente guerre, cela mérite d’être souligné, a aussi provoqué un véritable séisme entre les Églises orthodoxes dans les deux pays, voire au sein de la communion des Églises orthodoxes à l’échelle mondiale.

Les théologiens orthodoxes du monde entier ont ainsi condamné l’adhésion du patriarche de Moscou à la notion de sphère d’influence russe (Russki Mir), qualifiant celle-ci de totalitaire et d’hérétique.

Cette accusation d’hérésie a d’ailleurs été reprise par le cardinal Koch, préfet du dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens et responsable de la gestion du dossier ukrainien pour la diplomatie du Saint-Siège ; celui-ci a en effet critiqué Kirill d’une manière inhabituellement vive.

« C’est une hérésie que le patriarche ose légitimer la guerre brutale et absurde en Ukraine pour des raisons pseudo-religieuses », a déclaré le cardinal dans une interview accordée au journal allemand Die Tagespost, selon Catholic Observer en date du 29 juin.

« Qualifier la guerre d’agression brutale de Poutine d’« opération spéciale », comme la Russie l’a décrite, est un abus de langage », a déclaré le cardinal Koch. Je dois condamner cette description comme « une position absolument inacceptable ».

« La justification pseudo-religieuse de la guerre par le patriarche Kirill doit ébranler tout coeur oecuménique », a déclaré le cardinal Koch, ajoutant que, dans une perspective chrétienne, « on ne peut pas justifier une guerre agressive, mais tout au plus, dans certaines conditions, la défense contre un agresseur injuste ».

Tout de même, la conclusion demeure à ce jour élusive. D’après les informations les plus récentes provenant de l’agence de presse du Vatican, le pape envisagerait en effet à nouveau un possible voyage en vue de promouvoir la cause de la paix entre Kiev et Moscou. Il signale à ce propos : « Et maintenant il est possible, après mon retour du Canada, que je puisse aller en Ukraine. La première chose à faire est d’aller en Russie pour essayer d’aider d’une manière ou d’une autre, mais je voudrais aller dans les deux capitales », a précisé le pape. Histoire à suivre…


Une version précédente de ce texte, qui inversait les qualifications des auteurs, a été corrigée.

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