La faim justifie les moyens

Un régime québécois d’assurance alimentaire utilisant les mêmes taux que le Régime québécois d’assurance parentale permettrait au Québec de disposer d’environ 2,6 milliards chaque année pour soutenir une agriculture territorialisée, soutient l'auteur. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Un régime québécois d’assurance alimentaire utilisant les mêmes taux que le Régime québécois d’assurance parentale permettrait au Québec de disposer d’environ 2,6 milliards chaque année pour soutenir une agriculture territorialisée, soutient l'auteur. 

L’inflation occupe toutes les tribunes, et surtout le portefeuille des citoyens. Cette crise de l’inflation a un impact réel sur le coût du logement, mais aussi sur l’alimentation pour les consommateurs marginalisés. La Table sur la faim et le développement social du Montréal métropolitain propose une « solution nuancée ». L’État doit intervenir devant la surchauffe des prix des aliments. Pour ce faire, on propose de contrôler les prix de quelques aliments de première nécessité que nous produisons au Québec.

Au même moment, un cri du coeur émerge des fermes de proximité. « À l’échelle du Québec, la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique (CAPE) soutient que le nombre des inscriptions aux paniers bio a chuté de 11,65 % par rapport à 2021 », lit-on dans Le Droit. La raison de cette chute est simple : l’inflation. « Beaucoup de gens nous ont dit qu’à cause de l’augmentation du coût de la vie, ils ne sont plus en mesure de payer notre panier », rapportait Le Devoir le 15 juin dernier.

Pour répondre à cette crise qui risque d’entraîner la fermeture de plusieurs fermes bio, on presse le gouvernement d’agir par le biais du « Manifeste de la résilience ». Bref, la crise de l’inflation entraîne d’autres crises, dont celle de l’insécurité alimentaire. Pourtant, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIRDESC), dont le Canada et le Québec sont signataires, stipule qu’avoir accès à une alimentation suffisante est un droit pour tous.

Les crises dans la crise

 

Les crises dans lesquelles nous sommes plongés vont se multiplier dans les prochaines années. Elles prendront des couleurs et des perspectives différentes, mais elles vont se poursuivre. Ces crises affectant les producteurs ou les consommateurs pauvres qui ne peuvent se payer le panier bio auraient une ampleur et un sens bien différents si elles étaient vécues en dehors de la crise climatique, de la perte de la biodiversité qu’elle sous-tend, etc. Mais, comme la crise écologique ne disparaîtra pas et qu’il y aura d’autres crises inflationnistes, la question qui se pose est la suivante : comment concilier les crises inflationnistes avec la grande crise de la Terre ?

La cinéaste Carole Poliquin, dans son récent documentaire Humus, nous invite à d’abord prendre la juste mesure de l’état de la situation que nous brossent les nombreux rapports du GIEC. Elle nous enjoint de le faire avec tout le sérieux que l’exercice commande. Et pour cause :  « il reste 60 ans de terre arable » si on ne fait rien, martèle-t-elle.

Il nous faut donc concilier la grande crise climatique avec les « petites » crises du moment. Il faut surtout mobiliser l’ensemble des acteurs, producteurs comme consommateurs, pour agir de concert. Car voilà, chacun dans leur coin, tous demandent l’intervention de l’État. En résultent des demandes fragmentées qui sont loin de faire peur à un gouvernement qui peut espérer se ménager une large majorité pour les quatre prochaines années.

Ce gouvernement pourra bien sûr faire la sourde oreille à tous ceux qui sont préoccupés par la sécurité alimentaire et les changements climatiques. L’objectif d’un gouvernement, c’est d’abord de garder le pouvoir, pour faire ensuite des changements en fonction de ses intérêts, en fonction de ce qui est rentable économiquement et politiquement, en somme. Or, comme le soulignait François D’Aoust dans Le Devoir : « Désolé pour le climat, c’était pas rentable. » On pourrait dire la même chose des pauvres : désolé, vous n’êtes pas rentables !

Or, il me semble qu’il y a trop de fragments qui traînent. Comment intervenir à court terme pour régler des problèmes à moyen et à long terme ? Comment et sur quelle base peut-on faire bouger un gouvernement, loin de toutes ces préoccupations, pour nourrir l’espérance de changements structurants ? Comment faire gagner tout le monde en même temps dans un contexte où chacun veut sa part du lion, comme dirait La Fontaine ?

Une vision intégrée des solutions

 

Face aux défis énormes qui se posent à nous, il faut bien plus que de petits gestes. Il faut une vision fédérative des producteurs et des consommateurs et des solutions de rechange pour incarner rapidement cette vision.

La professeure titulaire au Département d’anthropologie de l’Université Laval Manon Boulianne, par exemple, a développé une approche territorialisée du système alimentaire qui pourrait servir pour le développement de solutions de rechange à grande échelle. Cette approche repose sur le réel, sur de petites solutions qui demeurent à être consolidées et inscrites dans un ensemble. Sans nier pour autant les rapports de pouvoir entre les petits et les gros. Dans un système territorialisé et durable, chacun pourrait être gagnant.

Or, pour qu’il y ait mobilisation, il faut plus qu’une vision. Ces dernières décennies, parmi les grands projets mis en oeuvre par l’État, ceux qui ont le plus touché les gens dans leur quotidien avaient en commun un aspect affectif important de même qu’une forte adhésion. C’est ainsi que le souci du développement et du bien-être des enfants a contribué à la mise sur pied des CPE et du programme d’assurance parentale.

Peut-on s’inspirer de ce qu’on a déjà fait sur ce front, en tant que société distincte, pour offrir une sécurité et une souveraineté alimentaire à tous, et particulièrement à nos enfants ? Plusieurs diront : pas encore une autre taxe ! Pourtant, qui serait prêt aujourd’hui à éliminer les cotisations au Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) ? Peu de gens, à vrai dire, car la majorité appuie le maintien de cet impôt social.

On pourrait penser à un Régime québécois d’assurance alimentaire (RQAA) utilisant les mêmes taux que le RQAP. On disposerait ainsi d’environ 2,6 milliards chaque année pour soutenir une agriculture territorialisée. La moitié de ce fonds pourrait servir à aider environ 1,3 million de ménages avec enfant au Québec. Tous les enfants pourraient avoir accès à des légumes par le truchement d’un système d’assurance alimentaire. Les familles pourraient payer 10 % de la facture totale de leurs achats chez un producteur ou dans un marché régional. Le RQAA paierait la différence (90 %). Pour les familles sans emploi, le régime pourrait payer la totalité de la facture.

L’autre moitié du fonds pourrait être investie dans des prêts pour l’achat de terres et de matériel destinés à la culture bio, dans le soutien des réseaux de distribution, comme les marchés publics. Il faudrait aussi utiliser une part de ce fonds pour l’éducation. La population a perdu les habiletés nécessaires pour se faire des repas maison de qualité. Elle a aussi beaucoup de mal à ne pas gaspiller. C’est un changement de culture (dans les deux sens du mot) qui s’apprend.

Évidemment, il faudra poser des limites, pour ne pas voir une nouvelle génération de fermes industrielles s’arroger le monopole de certains produits ou secteurs alimentaires. On est encore dans un système capitaliste qui produit des monopoles. L’expérience des mégafermes au Québec a tué la diversification agricole. Il faut créer un modèle plus souple et durable, un modèle encadré où tout le monde pourrait avoir une place viable économiquement.

Les avantages économiques, sociaux, écologiques et culturels d’un investissement massif de quelques milliards pour garantir la sécurité alimentaire seraient énormes. Surtout, ils sont loin d’être inaccessibles. Le Québec a déjà rendu possibles des idées qui paraissaient impossibles auparavant. Il connaît la formule et pourrait encore la reproduire pour mieux se réinventer.

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