La liberté d’expression ne doit pas devenir le fait du prince

«Le CRTC a saucissonné le titre de l’opus de Vallières pour le décontextualiser et, finalement, en extraire un mot, le vilain mot», avance l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Le CRTC a saucissonné le titre de l’opus de Vallières pour le décontextualiser et, finalement, en extraire un mot, le vilain mot», avance l'autrice.

Le Québec est secoué encore une fois par une polémique mettant en cause deux conceptions de la liberté d’expression. L’histoire n’a rien d’original. Avouons qu’elle est même banale. Rappelons-la, brièvement. Il a suffi qu’un chroniqueur prononce le titre du célèbre livre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique lors d’une émission d’actualité radiophonique le 17 août 2020 pour éveiller la sensibilité — extrême — d’un auditeur « écorché » qui a brandi sa blessure tel un trophée pour faire valoir « son droit » de bannir des ondes de la radio publique le mot incriminé.

Sa plainte a été jugée recevable par le CRTC, qui l’a examinée et, au bout du compte, lui a donné raison, comme si l’organisme fédéral était en mesure d’estimer le degré de la blessure du plaignant, de déterminer les torts subis pour exiger en contrepartie du diffuseur public une réparation, c’est-à-dire des excuses. Fait encore plus surprenant, le CRTC a saucissonné le titre de l’opus de Vallières pour le décontextualiser et, finalement, en extraire un mot, le vilain mot.

On est, là, typiquement dans le degré zéro de la pensée. Quel outrage à l’endroit de l’un de nos plus puissants écrivains, qui a offert à ses compatriotes dans les années soixante des outils conceptuels pour envisager leur condition non plus comme des sujets dominés, mais comme des êtres libres aspirant à la pensée universelle !

Céder aux pressions de groupes minoritaires sectaires

 

À bien y voir, on aurait tort de réduire cette affaire à une simple opposition entre le CRTC et Radio-Canada. Le fait que la plus haute instance fédérale chargée de veiller au respect de la Loi sur la radiodiffusion mette de côté des critères objectifs pour fonder sa décision sur des critères subjectifs — par définition arbitraires — devrait nous alerter sur une dérive bien plus importante qui s’est installée dans nos sphères d’excellence. Après tout, s’il suffit d’agiter le chiffon de la victime pour tirer la couverture à soi, que restera-t-il de la pensée et de la création ? Qui va déterminer qu’une blessure est plus légitime qu’une autre, plus vive qu’une autre ?

Soyons honnêtes, regardons la réalité en face. Le raisonnement du CRTC construit autour d’une figure se prévalant de la qualité de victime qui en appelle à la censure et au bannissement est devenu récurrent dans les milieux universitaire, médiatique, littéraire et culturel. Face au brouhaha de minorités agissantes, nos pôles d’influence ont cédé aux pressions, oubliant l’intérêt général. Sur certains sujets, la censure et l’autocensure sont devenues des réflexes presque de survie sociale.

Oeuvres littéraires mises à l’index, corpus universitaires réduits comme peau de chagrin, spectacles et conférences annulés, artistes boycottés, enseignants bannis, militants laïques et humanistes pourchassés. Depuis l’annulation de SLAV et de Kanata à l’été 2018, une atmosphère étouffante règne au Québec. Impuissants fûmes-nous à défendre la liberté. Comme trop souvent, nous avons misé sur la stratégie de l’évitement en espérant domestiquer le côté obscur de contestataires de plus en plus sectaires.

Des femmes immigrantes débranchées

 

Ce sectarisme s’est développé essentiellement dans les milieux identitaires de gauche, qui ont réinventé le concept de « race » pour en faire le nouveau moteur de l’Histoire et fracturer notre société en autant de catégories, sous-catégories et sous-sous-catégories. Pour justifier l’organisation d’une chasse aux sorcières, on a opposé les « Blancs » aux « racisés ».

Le sort terriblement cruel réservé à l’une de nos grandes artistes, Betty Bonifassi, en est une bonne illustration. Aux yeux de ces trublions, Bonifassi n’était plus qu’une interprète « blanche » faisant main basse sur des chants d’esclaves, se rendant ainsi coupable d’une « appropriation raciste ». L’interprète, dont l’intention était de faire connaître au grand public des chants d’esclaves dont on ne soupçonnait ni la variété ni la portée, était accusée de piller leur patrimoine pour son propre prestige, sa propre gloire. Cancel !

Faut-il que nos artistes et nos intellectuels se soient engourdis dans le confort et l’indifférence pour laisser se produire une telle injustice ! Faut-il que la crise sociétale que nous traversons soit profonde pour nous complaire dans un tel silence coupable ! Le fait qu’on se soit précipité dans cet abîme est devenu pour moi un sujet de préoccupations profondes.

Comment est-il possible que le pays qui m’a ouvert tous les horizons à la fin des années quatre-vingt-dix puisse aujourd’hui me priver de mon oxygène : la liberté, vingt ans plus tard, et ce, à un moment où il n’a jamais été autant question de « visibiliser les minorités » et de donner la parole aux femmes ? À l’évidence, mon profil ne correspondait pas à cette « minorité » à promouvoir. C’est loin d’être un cas unique, de plus en plus de femmes immigrantes ayant été « débranchées ».

Le service public n’est pas un média d’État

Quel rapport avec cette décision du CRTC ? À vrai dire, pendant toutes ces années, j’ai compris que Radio-Canada était plutôt du même côté que le CRTCaujourd’hui. Que le service public ne cherchait pas à encourager le débat d’idées, mais juste à promouvoir une certaine vision sociétale, devenant, ainsi, par la force des choses, un média d’État.

Certes, ses grandes figures se mobilisent, aujourd’hui, contre la décision totalement absurde du CRTC. C’est très bien. Mais vu la nature de l’enjeu, ce n’est pas assez. Pour que cette réaction ne soit pas seulement considérée comme un simple réflexe de défense corporatiste, il serait temps de mener une réflexion plus approfondie sur le service public. La liberté d’expression ne doit pas devenir le privilège de certains, mais le moteur de notre émancipation collective.

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