Pour en finir avec le mot en haine

«De quelle tribune disposent les employés afro-descendants de Radio-Canada et leurs alliés pour faire entendre des points de vue divergents sans crainte de représailles ou de répercussions sur leur trajectoire professionnelle?» s'interroge l'autrice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «De quelle tribune disposent les employés afro-descendants de Radio-Canada et leurs alliés pour faire entendre des points de vue divergents sans crainte de représailles ou de répercussions sur leur trajectoire professionnelle?» s'interroge l'autrice.

J’ai été très étonnée en voyant la lettre signée par les têtes d’affiche de Radio-Canada en réaction à la décision du CRTC sur l’utilisation du mot en n. La lettre est courte, directe et d’une belle sobriété, il faut le souligner, mais au terme de ma lecture, les questions se bousculaient dans ma tête. Si j’étais encore une journaliste de la salle de nouvelles de Radio-Can, aurais-je eu le droit de contrevenir au principe d’impartialité contenu dans les Normes et pratiques journalistiques pour apposer ma signature à la fin d’une lettre ouverte dénonçant l’utilisation du mot en n par mes collègues, au nom de l’intégrité de la communauté noire ? Aurais-je eu le droit d’invoquer la liberté d’expression pour justifier ma prise de position dans un grand quotidien ?

En ce moment, de quelle tribune interne ou externe disposent les employés afro-descendants de Radio-Canada et leurs alliés pour faire entendre des points de vue divergents sans crainte de représailles ou de répercussions sur leur trajectoire professionnelle ? Vous pouvez ridiculiser autant que vous voulez le concept de safe space, il reste que la nécessité de créer des espaces sécurisés de discussion s’impose quand des gestionnaires et/ou des personnes qui ont les deux mains dans l’éditorial créent, peut-être sans même le remarquer — privilège oblige —, un climat malsain de type « avec nous ou contre nous ». N’importe qui avec une base en relations industrielles pourrait vous le confirmer ; ça n’a rien à voir avec le grand méchant « wokisme ».

Cette sortie des têtes d’affiche actuelles, combinée à celle des ex-ombudsmen et directeurs de l’information ainsi que celle des « poids lourds du milieu médiatique », me pousse à me demander qui, au Québec, s’arroge le droit à l’indignation au point d’en avoir le monopole.

Le devoir de [p]réserve[r]

 

Les signataires des trois lettres, qui sont majoritairement blancs, évoquent (explicitement ou en filigrane) des risques de censure et d’autocensure. Mais la censure et l’autocensure se pratiquent déjà à Radio-Canada et dans les autres instances de pouvoirs politique, économique et culturel où les minorités, indépendamment du groupe auquel elles appartiennent, ont souvent le réflexe de se taire, par peur d’être stigmatisées, ostracisées et pénalisées pour avoir émis des réserves sur la pensée dominante.

Et dans un milieu où on peut être rapidement « barré » ou « tabletté » pour un simple conflit de personnalités, c’est vivre dangereusement que de partager des points de vue, des réflexions ou des expériences qui divergent de celles du groupe majoritaire et qui restent le plus souvent dans l’angle mort de ce dernier. Moi-même, à titre de chroniqueuse pigiste privilégiée qui butine d’un diffuseur à l’autre et d’un médium à l’autre, je m’inquiète souvent de la portée de ma parole qui a toujours le potentiel de me faire passer de saveur du mois à simple emmerdeuse qui parle trop.

Je continue toutefois de parler parce qu’il y a très peu de chroniqueurs noirs ou racisés qui donnent dans les affaires publiques et qui ont accès à des tribunes mainstream pour partager leur regard sur la société. Malgré le discours ambiant qui évoque la tyrannie des minorités partout en Occident, on a encore régulièrement, à des heures de grande écoute sur des réseaux différents, aux États-Unis comme en France ou au Québec, des panels de quatre hommes blancs hétérosexuels cisgenres valides qui discutent du bien-fondé des mesures de discrimination positive, pour prendre un exemple local (et absurde) récent.

Pour revenir au cas spécifique de Radio-Canada, je trouve qu’il y a quelque chose de troublant dans le fait de voir une poignée de personnalités triées sur le volet (car non, ce ne sont pas toutes les têtes d’affiche from coast to coast de la boîte qui ont été consultées) utiliser toute la force de leur star power de « personnes devant la caméra » pour donner une impression de consensus, voire d’unanimité, pour se poser en autorité suprême dans un dossier polarisant et invisibiliser du même coup les points de vue de leurs collègues moins connus ou ceux des travailleurs de l’ombre, du journaliste-rédacteur au recherchiste stagiaire, en passant par les gens des TI ou encore les gardiens de sécurité à l’entrée de la maison de Radio-Canada (étrangement un département où il y a toujours un beau reflet de la diversité canadienne, pour reprendre l’expression consacrée). Parce que franchement, qui, dans le milieu, se risquerait à tenir tête à ces ténors ?

Avertir n’est pas museler

Beaucoup de choses ont été dites sur la décision du CRTC concernant l’utilisation du mot en n. L’avez-vous parcourue ? Je vous invite à le faire, avec une attention particulière aux articles 12 à 24. Personnellement, je l’ai lue et relue et je ne comprends pas la panique morale qu’elle génère. Il y a la question explosive des excuses, soit. Sachez que, personnellement, je ne vois pas l’intérêt de sommer le diffuseur public d’offrir des excuses à un particulier à la suite de la chronique de Simon Jodoin sur le plus célèbre essai de Pierre Vallières, sur les ondes du 15-18, en août 2020. Je rejette moi aussi l’idée des excuses, principalement parce que ça ne règle rien pantoute et parce que c’est peu probable que ça soit sincère de toute façon.

Mais les recommandations du CRTC, au-delà de la question controversée des excuses, n’ont rien de particulièrement scandaleux. L’organisme ne demande même pas à Radio-Canada de cesser d’utiliser le mot en n. Elle lui enjoint de trouver des moyens de diminuer l’impact du terme sur l’auditoire.

En quoi réclamer de mettre des avertissements avant de parler d’un sujet sensible équivaut à museler le diffuseur public et/ou à mettre en péril l’intégrité journalistique ?

On parle d’une boîte qui offre déjà de la formation en continu à ses employés, formation qui vise à actualiser les connaissances sur les pratiques du métier, sur les nouveaux outils technologiques, sur la façon d’écrire un bon titre, choisir une bonne photo, écrire un bon précède. On parle d’une boîte qui s’est dotée de ressources internes pour uniformiser des trucs aussi hétéroclites que la langue, la gestion des alertes Amber et les reportages contenant des informations qui ne sont plus à jour à l’ère de la désinformation.

Qu’est-ce qu’il y a d’hérétique dans le fait de rajouter des avertissements oraux ou écrits (sous forme d’encadrés) pour préserver la dignité d’une communauté durement malmenée sur des siècles et réduite à un mot visant à l’insulter et à la déshumaniser ? Si même un géant comme Disney est capable de le faire pour ses vieux dessins animés sexistes, racistes et antisémites, quel est le blocage pour Radio-Canada ? On fait déjà attention de ne pas trop sacrer en ondes, de ne pas parler de « graine » ou de « noune » à 8 h du matin, on évite de rapporter les détails les plus graphiques d’un meurtre ou d’un viol, tout ça notamment pour préserver les sensibilités d’un public plus jeune ou plus âgé, mais on n’est pas capable de faire un effort pour préserver les sensibilités de la communauté noire ?

La portée d’un mot

Les anglophones utilisent l’expression « n-word » depuis des décennies et, aux dernières nouvelles, le quatrième pouvoir anglo-saxon a été capable de poursuivre sa longue tradition de journalisme de qualité, des pages du Washington Post à celles du Guardian.

En terminant, j’aimerais qu’on s’entende une bonne fois pour toutes sur la portée du mot en n. Je suis fatiguée d’en parler, mais comme beaucoup de personnes noires d’ici, j’ai été bouleversée par l’attaque meurtrière perpétrée par un suprémaciste blanc contre la communauté afro-américaine à Buffalo, aux États-Unis, en mai dernier. Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que le tireur, adepte de la théorie farfelue du Grand remplacement, aurait écrit le mot en haine au feutre sur la pointe de son arme.

Il existe un mythe tenace dans la francophonie voulant que le mot en haine ne soit pas aussi violent en français qu’en anglais. D’où vient cette impression ? Je vous pose sérieusement la question : quelle est la différence entre le champ de coton aux États-Unis et la plantation de canne à sucre à Saint-Domingue (ancien nom d’Haïti) ? Au Québec, on a tellement appris à se méfier de la couronne britannique qu’on a fini par oublier la cruauté de la couronne française qui commettait les pires exactions dans ses colonies noires où le mot en haine résonnait aussi brutalement que le claquement des fouets.


 
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