Renforcer la présence canadienne dans le monde, une ambassade à la fois

«Depuis 2006, les gouvernements du conservateur Stephen Harper et du libéral Justin Trudeau se sont montrés pour le moins indifférents à la présence diplomatique canadienne à l’étranger», déplore l’auteur.
John Gomez Getty Images iStockphoto «Depuis 2006, les gouvernements du conservateur Stephen Harper et du libéral Justin Trudeau se sont montrés pour le moins indifférents à la présence diplomatique canadienne à l’étranger», déplore l’auteur.

La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a commencé à remplir sa mission. Lors de sa nomination en octobre dernier, elle avait promis de réinvestir dans l’outil diplomatique afin de renforcer la présence canadienne dans le monde. Elle vient de poser les premiers jalons de ce retour du Canada sur la scène internationale en annonçant l’ouverture de six ambassades au cours des prochains mois. Ce réinvestissement viendra étoffer une présence diplomatique sur le terrain plutôt anémique et qui contrastait avec celle de ses partenaires du G7.

D’autres annonces pourraient survenir plus tard à la suite de la publication d’ici la fin de l’année d’un énoncé de stratégie sur l’Indopacifique et d’un autre sur l’Afrique, deux régions qui font maintenant l’objet d’une attention particulière à Ottawa.

Depuis 2006, les gouvernements du conservateur Stephen Harper et du libéral Justin Trudeau se sont montrés pour le moins indifférents à la présence diplomatique canadienne à l’étranger. Lors de son élection en 2015, Trudeau avait promis un retour du Canada sans s’en donner les moyens. La montée en puissance de la Chine, l’agressivité de la Russie dans son ancien empire, l’émergence de l’Afrique comme une des régions de la planète les plus dynamiques sur le plan économique, et la perte d’influence du Canada illustrée par deux défaites consécutives à l’élection au Conseil de sécurité ont forcé Ottawa à prendre au sérieux sa place dans le monde.

Et c’est dans l’ancienne Europe de l’Est, en raison notamment de la guerre en Ukraine, que le Canada amorce le renforcement de son empreinte diplomatique mondiale. Les bureaux actuels en Estonie, en Lituanie et en Slovaquie seront transformés en ambassades à part entière, et la présence diplomatique en Lettonie augmentée compte tenu de l’engagement militaire canadien dans ce pays dans le cadre du déploiement d’un contingent multinational de l’OTAN pour faire face à la Russie.

Ottawa ouvrira aussi une ambassade en Arménie. Pourquoi avoir choisi ce pays, allié fidèle de la Russie, plutôt que la Géorgie voisine, pourtant candidate à l’Union européenne et à l’OTAN ? La ministre fait valoir les liens étroits entre les deux pays et la nécessité de consolider sa fragile démocratie. On pourrait ajouter que la présence d’une importante communauté arménienne installée dans Ahuntsic-Cartierville, à Montréal, la circonscription électorale de Mme Joly, est une autre bonne raison.

L’Afrique est le deuxième continent où le Canada veut relever sa présence en ouvrant une ambassade au Rwanda et une mission auprès de l’Union africaine (UA). Ces choix sont judicieux. Le Rwanda, malgré un bilan négatif en matière de droits de la personne, exerce une influence considérable sur le continent. La France l’a bien compris en favorisant en 2018 l’élection à la tête de la Francophonie de sa ministre des Affaires étrangères au détriment de Michaëlle Jean. Et la Suisse aussi, qui va transformer son bureau de coopération en ambassade.

Quant à l’ouverture d’une mission auprès de l’UA, c’est une décision audacieuse, car seulement quatre pays — les États-Unis, l’Italie, le Japon et la Chine — ont une représentation semblable auprès de cette organisation qui regroupe les 54 États africains. Elle pourrait se révéler payante à moyen et long terme lorsque le Canada sollicitera des appuis à ses initiatives diplomatiques.

Cette présence s’inscrit dans la volonté de la ministre d’adopter une stratégie pour profiter du développement économique du continent. Elle a d’ailleurs confié à son secrétaire parlementaire, Robert Oliphant, le soin de la rédiger. Il est épaulé dans cet exercice par un nouveau sous-ministre adjoint, l’africaniste Antoine Chevrier, tout juste nommé pour remplacer une fonctionnaire sans expérience diplomatique et africaine qui avait été parachutée malgré tout à ce poste par le bureau du premier ministre.

L’énoncé de stratégie le plus attendu est certainement celui portant sur la région indopacifique. Il est constamment retardé depuis un an et il le sera encore pour quelques mois tellement le ministère est pris par la crise en Ukraine. Ottawa n’est pas inactif dans cette région comme l’attestent les négociations sur un accord de libre-échange avec les dix membres de l’Association des États de l’Asie de l’Est.

Pour autant, le Canada est absent de nombreuses initiatives économiques et sécuritaires dans cette partie du monde où la rivalité entre les États-Unis et la Chine est en train de structurer les relations internationales pour les décennies à venir. Il semble qu’à Ottawa, le gouvernement hésite encore sur la stratégie à adopter à un moment où les États-Unis tentent d’enrégimenter le monde dans leur croisade contre la Chine. Quel que soit le résultat de la réflexion en cours, le pivot canadien vers l’Asie est irréversible et il ne serait pas surprenant que Mme Joly annonce la création d’autres missions diplomatiques dans cette direction.

Il y a encore beaucoup d’efforts à faire afin de redonner à la diplomatie canadienne les moyens de retrouver une certaine influence. La présence sur le terrain est un premier pas. Les initiatives et les idées devront suivre, car ce sont elles qui permettent à un pays de s’asseoir à la table et de compter.

À voir en vidéo