Corps virtuel et stérilité spirituelle

«L’anxiété, la détresse psychologique et le vide existentiel qui touchent une large partie de la population et tout particulièrement les jeunes ne sont probablement pas étrangers à cette virtualisation du monde à laquelle nous nous soumettons d’une manière tellement insouciante», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «L’anxiété, la détresse psychologique et le vide existentiel qui touchent une large partie de la population et tout particulièrement les jeunes ne sont probablement pas étrangers à cette virtualisation du monde à laquelle nous nous soumettons d’une manière tellement insouciante», écrit l'auteur.

La crise de la COVID-19 a eu pour effet d’accélérer la virtualisation du monde déjà en marche depuis quelques années. Dans notre univers numérisé, la rencontre de l’autre en chair et en os, le contact épidermique, l’expression et la perception des émotions se font de plus en plus rares et sont même parfois perçus comme menaçants ou sources d’anxiété par nos âmes fragilisées.

Isolés dans nos monades numériques, nous tentons ainsi de saisir la réalité à bras-le-corps, elle qui, à la manière de la mère d’Ulysse que ce dernier tente d’enlacer lorsqu’il la croise dans les Enfers, prend tout à coup la forme d’un spectre évanescent.

Dématérialisation du corps médical

 

Pour illustrer mon propos, parlons de l’une de mes connaissances que je nommerai ici Monsieur W. afin que son médecin de famille actuel, qui se fait lui aussi de plus en plus évanescent, ne le reconnaisse pas si jamais il lui arrivait de lire le texte qui suit sur son téléphone portable.

Phase I. Pendant vingt ans, Monsieur W. a eu la même femme médecin. L’ordinateur n’avait pas encore fait son entrée dans son cabinet ; ainsi, après toutes ces années de consultations, le dossier médical de notre patient, qui faisait plusieurs pouces d’épaisseur, était dans un tel désordre que même cette disciple d’Hippocrate avait de la peine à s’y retrouver. Et que dire de ses prescriptions ! Écrites à la main, elles étaient illisibles pour le commun des mortels.

Bien que toujours en retard, elle prenait toutefois le temps de questionner Monsieur W. sur sa santé, ses symptômes et ses habitudes de vie. Après avoir pris sa tension et écouté son coeur avec son stéthoscope, elle n’hésitait pas à le toucher un peu partout, même à des endroits que l’épouse de Monsieur W. n’avait jamais osé inspecter, m’a-t-il raconté avec un grand sourire. Mais un jour, il a bien fallu qu’elle prenne sa retraite.

Phase II. Un an plus tard, Monsieur W. se retrouve donc avec un autre médecin auquel son prédécesseur n’a jamais transmis son dossier papier. Pas la peine, puisque avec lui tout ou presque se fait par ordinateur et surtout en accéléré. Lors de leur première visite, ce médecin met d’ailleurs les choses au clair : il n’a que quelques minutes à consacrer à son nouveau patient. Dans cette nouvelle réalité, comme un fichier électronique trop lourd, le temps est compressé. C’est d’ailleurs lors de ce premier « contact » que ce nouveau médecin osera pour la première et dernière fois toucher Monsieur W., et ce, dans le but bien précis de prendre sa tension.

Lors des autres rencontres, bien campé derrière son écran d’ordinateur, il se concentrera surtout sur le fait de bien entrer ses données et d’orienter son nouveau patient vers des laboratoires, pour y déposer ses échantillons, ou différents spécialistes, qui lui feront subir de nombreux tests.

Monsieur W. est catégorique : pendant toutes ces années, jamais il n’a eu à baisser son pantalon devant ce médecin, et ses prescriptions, sorties tout droit de l’imprimante, étaient toujours très claires. Mais un jour, son médecin branché décide de quitter la clinique. Tout est alors à recommencer.

Phase III. Un matin, le téléphone sonne. C’est la secrétaire de la clinique médicale qui veut proposer à Monsieur W. un rendez-vous avec son tout nouveau médecin de famille. « Merci, mon Dieu, le système de santé ne m’a pas laissé tomber », se dit-il. Ce qu’il ne sait pas encore, toutefois, c’est que la première consultation ainsi que les autres à venir se feront par téléphone. Mais pas de souci, lui dit-on. Son nouveau médecin a accès à l’ensemble de son dossier médical grâce à la magie du numérique.

Par ailleurs, lorsqu’il aura à passer des tests, il n’aura qu’à prendre rendez-vous au CLSC du coin. Pour ce qui est de la prise de sa tension, l’acte médical privilégié qu’il lui restait pour partager un moment fraternel avec son médecin, ce dernier lui propose plutôt de se rendre chez Jean Coutu afin de livrer son bras à la machine conçue pour cette fonction…

En trois ans, Monsieur W. a eu le privilège de rencontrer son médecin en chair et en os à une seule reprise, et ce, à la demande de son cardiologue vers lequel il avait été dirigé. À l’heure où j’écris ces lignes, il ne sait absolument pas quand se représentera une pareille chance…

« L’âme désarmée »

Ce qui a été dit plus haut au sujet de la virtualisation graduelle du corps médical pourrait s’appliquer à d’autres secteurs névralgiques de notre société comme celui de l’éducation, par exemple, avec l’omniprésence des écrans dans les salles de cours et de l’enseignement à distance. Même constat pour les services gouvernementaux. Comme le mentionnaient les différents signataires d’une lettre publiée dans Le Devoir, là aussi on assiste, à la suite d’une surutilisation des centres d’appels automatisés, à une dématérialisation et, par le fait même, à une déshumanisation des rapports qu’entretient le citoyen avec l’État pour la prestation des services.

Comme cela pouvait nous paraître anodin lorsque les caissières dans les banques furent remplacées par des guichets automatiques ! Aujourd’hui, ce sont ces mêmes guichets qui sont voués à disparaître à leur tour alors qu’il est demandé à la clientèle de ces institutions financières de faire leurs transactions à l’aide de leur propre téléphone intelligent — objet qui, dans notre société, est en voie de devenir l’interface officielle et obligatoire pour entrer en contact avec autrui, mais aussi avec une panoplie de services : restaurant, aéroport, stationnement, rendez-vous, etc.

L’âme humaine — l’esprit, la pensée, la conscience ou quel que soit le nom qu’on lui donne —, loin d’être indépendante du corps, émane plutôt de celui-ci. Nier ce corps, tenter de le contourner ou faire abstraction des sensations, émotions, pulsions et sentiments qui habitent les mammifères sociaux que nous sommes en nous imaginant que tout peut être médiatisé par le numérique, c’est se condamner à la « stérilité spirituelle », pour reprendre l’expression de Pierre Vadeboncoeur, et à la déshumanisation de notre espèce.

En ce sens, l’anxiété, la détresse psychologique et le vide existentiel qui touchent une large partie de la population et tout particulièrement les jeunes ne sont probablement pas étrangers à cette virtualisation du monde à laquelle nous nous soumettons d’une manière tellement insouciante.

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