«Point de vue»: l’embêtant prix de journalisme du premier ministre

La gestion de la pandémie par le gouvernement de François Legault a été marquée par l'opacité, les demi-vérités et les mensonges.
Photo: Marie-France Coallier archives Le Devoir La gestion de la pandémie par le gouvernement de François Legault a été marquée par l'opacité, les demi-vérités et les mensonges.

Rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice a enseigné la littérature au collégial, est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire et membre du comité de rédaction de Lettres québécoises. Elle a codirigé et coécrit l’essai collectif Traitements-chocs et tartelettes. Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec (Somme toute).

La couverture de la pandémie le donnait à croire, mais une analyse vient de le confirmer : le Québec fait piètre figure en matière d’accès à l’information. « Cancre parmi les cancres », nous indiquait Le Devoir le 22 juin dernier. La province se place en queue de peloton au Canada, qui se situe lui-même au peu reluisant 53e rang mondial selon l’Indice mondial du droit à l’information (RTI). Une performance incompatible avec la création d’un prix de journalisme par une gouvernance qui brime trop souvent l’accès à une information pleine et entière… à quelques mois des élections.

On le sait, la pandémie a révélé des problèmes existants. Malgré les points de presse quotidiens, sa gestion au Québec a été marquée par l’opacité, les demi-vérités et les mensonges. Plusieurs journalistes en ont fait les frais. Thomas Gerbet de Radio-Canada, notamment, s’est maintes fois buté à la noirceur des officines gouvernementales, qui lui ont refilé des documents lourdement — voire entièrement — caviardés. Ce fut le cas pour l’avis éthique sur le couvre-feu, en janvier 2022, mais également dans le scandaleux dossier de la qualité de l’air, dont les courriels qui lui ont été transmis étaient aux deux tiers grisés.

Le mystère aura aussi longtemps plané sur la façon dont Québec a dépensé les 432 millions de dollars versés pour les écoles par le fédéral. La journaliste du Soleil Élisabeth Fleury a talonné le gouvernement dans ce dossier. Devant le refus de l’État d’ouvrir ses livres, Le Soleil s’est adressé le 21 janvier 2021 au responsable de l’accès à l’information. Verdict ? Les documents recensés ne pouvaient être remis au média « étant donné qu’ils contiennent des renseignements dont la divulgation pourrait porter préjudice à la conduite des relations entre le gouvernement du Québec et un autre gouvernement ».

Les informations auront fini par être coulées à un journaliste de La Presse une longue année plus tard, en janvier 2022, alors que le gouvernement commençait lentement mais sûrement à éteindre les indicateurs de la COVID au Québec. Il nous fallait désormais « vivre avec le virus » ; plus facile de faire croire que tout va bien quand les données se raréfient. S’étant dérobé pendant des mois au nom des relations fédérales-provinciales (la loi d’accès à l’information telle que formulée lui ayant permis de le faire), le gouvernement Legault a divulgué ces informations à un moment qui n’hypothéquait pas trop, fatigue pandémique aidant, ni sa popularité ni son calendrier électoral.

Depuis, presque tous les indicateurs sont tombés : on a donné de la viande au peuple d’un côté tout en coupant les vannes de l’autre. Des 432 millions il ne reste guère, alors que 45 % des écoles sont encore sans ventilation mécanique.

Le triomphe de l’hypocrisie ?

On se souviendra du traitement que le premier ministre a réservé à Aaron Derfel au début de la pandémie… Pris à partie publiquement trois fois en trois mois par François Legault pour sa couverture de la crise sanitaire (ce dernier l’accusait notamment de mentir), le vétéran à la santé de The Gazette avait affirmé en août 2020 : « Je continuerai à faire mon travail de journaliste, posant des questions difficiles dans cette pandémie. […] La population ne mérite rien de moins. »

Or, deux ans plus tard, la vérité sur ce qui s’est passé au CHSLD Herron s’avère encore plus outrageuse que ce qui avait été révélé au départ. Non seulement a-t-on appris que le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal s’était adjoint les services de TACT Intelligence-conseil, avec qui la p.-d.g. Lynne McVeigh était en conférence téléphonique* lorsqu’elle a appelé le 911 dans la nuit du 10 au 11 avril 2020 pour « démontrer [sa] proaction », sur les conseils du sous-ministre Yvan Gendron… mais aussi que la firme était sous contrat depuis le 1er avril précédent ! 

Aaron Derfel, que le premier ministre a qualifié de « journaliste », entre guillemets, n’avait fait que son boulot, qui consiste à dévoiler la vérité, aussi désagréable soit-elle pour un gouvernement qui aime s’octroyer des notes parfaites. Oui, la population a le droit de savoir quand une gouvernance cherche à sauver sa réputation avant de sauver des vies.

Daniel Desharnais, directeur principal chez TACT, s’est d’ailleurs vu offrir le poste de sous-ministre adjoint aux projets spéciaux au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) le 20 avril suivant. L’éléphant dans la pièce est un ascenseur qui revient… Desharnais est toujours en poste. C’est lui, aujourd’hui, qui supervise l’accès à l’information au MSSS.

En mars dernier, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) demandait une refonte de la loi d’accès à l’information. « Adoptée il y a 40 ans, la loi était censée amener plus de transparence dans l’appareil gouvernemental. Il est temps de la dépoussiérer, pour que […] les gens n’aient plus à se battre pour obtenir des documents publics », réclamait son président, Michaël Nguyen.

D’ici à ce que ce soit fait, la création d’un nouveau prix de journalisme doit attendre, même s’il est piloté par un quelconque comité « indépendant », même s’il est prétendument instauré en mémoire de René Lévesque. Impossible de créer pareil prix quand les renvois d’ascenseur imprègnent l’appareil gouvernemental ; quand le directeur de santé publique et le sous-ministre à la Santé sont coiffés du même chapeau ; quand les avis de la Santé publique ne sont toujours pas formulés par écrit ; quand la personne responsable de superviser l’accès à l’information au MSSS nous a aidés à enfermer des cadavres dans nos placards.

On ne peut pas entraver le travail des journalistes d’un côté et leur envoyer des fleurs de l’autre — sauf si l’on juge que l’hypocrisie est de bon aloi en cette année électorale… et que les bénéfices d’afficher sa fierté aux côtés de ceux qui se battent contre la désinformation sont supérieurs aux risques de voir les boucliers s’élever.
 


* Mise à jour: Une enquête interne menée des mois plus tard chez TACT a montré que, si TACT a bel et bien accompagné le CIUSSS dans ses communications entourant cette crise, la firme n’était pas présente lors de l’appel au 911 et n’a pas participé à l’élaboration d’un script en lien avec celui-ci. Cette version a été confirmée par la présidente directrice générale adjointe au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, Najia Hachimi-Idrissi, qui affirme aujourd’hui que ses propos devant la coroner ont été mal compris.

 

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