Péril en nos demeures

«Est-il sain de collectivement accepter comme un état de fait que la propriété soit un objet de spéculation comme un autre?» demande l'auteur.
Photo: Ryan Herron Getty Images «Est-il sain de collectivement accepter comme un état de fait que la propriété soit un objet de spéculation comme un autre?» demande l'auteur.

Les manchettes faisant état de citoyens ordinaires aux prises avec des problèmes de logement — rénovictions, expulsions, hausses spectaculaires de loyers — se multiplient en même temps que sortent à un rythme similaire des histoires révélant l’avidité sans bornes de propriétaires qui ont compris qu’un besoin universel comme celui de se loger offre une manière efficace de prospérer. Devant une telle urgence, qui blâmer ? Et surtout, comment agir ?

Ceux qui refusent de reconnaître cet état de crise bénéficient d’une polarisation du débat qui opposerait simplement les propriétaires aux locataires. Or, il semble de plus en plus évident que la vraie catégorisation devrait plutôt distinguer, d’une part, les gens qui « vivent leur ville », c’est-à-dire les locataires ainsi que ceux qui sont propriétaires du condo ou plex qu’ils habitent et, d’autre part, les propriétaires-entreprises, soit ceux qui considèrent partiellement ou exclusivement l’immobilier comme une occasion de spéculation.

Il importe d’être davantage minutieux dans cette typographie forcément un peu brouillonne des propriétaires. À l’évidence, des paradigmes fondamentalement différents peuvent animer ceux qui entrent dans la catégorie des propriétaires-entreprises. Par exemple, on différenciera le propriétaire de banlieue qui a de bonne foi investi l’argent amassé au fil des années pour désormais posséder quelques plex des requins sans âme capables de notamment chercher à exproprier des retraités de CHSLD. Ou encore de ces « étoiles montantes » de l’immobilier, fières de pavaner entre elles en comparant le nombre de leurs portes dans un combat de coqs qui vise probablement à couronner la plus indécente déficience de solidarité.

Il ne s’agit donc pas ici de mettre en question le sens moral de petits propriétaires qui ont réussi à acheter quelques logements à la sueur du labeur de longues années. Pourtant, leur nombre est suffisant pour remarquer qu’ils participent également à la surchauffe immobilière aux conséquences que l’on connaît. Le marché n’a que faire des intentions ; que celles-ci soient bonnes ou mauvaises, les différentes déclinaisons de l’immobilier alimentent une flambée des loyers qui repousse inexorablement davantage en périphérie le locataire au revenu moyen.

Dans un État dont on célèbre les acquis de la social-démocratie à tout vent, est-ce vraiment normal de tolérer aussi machinalement qu’on puisse considérer le lieu de vie de ses concitoyens comme une manière de s’enrichir ? Est-il sain de collectivement accepter comme un état de fait que la propriété soit un objet de spéculation comme un autre ? Il faut se demander ce qui restera de l’âme de nos villes quand tout ce qu’il y a de culturel, de communautaire, d’artistique et de petits quartiers ouvriers aura été contraint d’émigrer.

Des solutions évidentes ou naïves ?

Certaines solutions paraissent pourtant évidentes. En premier lieu, l’instauration d’un plafond sur le taux d’augmentation pouvant être appliqué au loyer d’un nouveau bail. C’est ce phénomène qui est à la source des pires histoires de rénovictions : achetez un immeuble, expulsez ceux qui y habitent, changez les poignées de porte et le linoléum, passez go et doublez les loyers.

On peut également se demander combien il faut posséder de propriétés pour posséder… assez de propriétés. Une fois le consensus établi sur ce seuil magique, on pourrait compliquer la vie des gourmands qui auraient envie d’insister. Répétons-le : il est normal et même souhaitable d’être propriétaire du lieu où l’on vit. Ça devient discutable lorsqu’il s’agit de posséder 10, 15, voire 50 propriétés.

Et il faudra combien d’appartements-dortoirs avant qu’on soit enfin capable de décréter que le cancer d’Airbnb a suffisamment gangrené la ville ?

On rétorquera (avec raison !) que toutes ces idées requièrent davantage de législations, que ces mesures exigent un fort interventionnisme gouvernemental. Cela n’est pas forcément mal, peu importe l’enseigne politique à laquelle on loge. La crise de la COVID-19 a permis un bien pire degré d’intervention de l’État, que l’on a justifié à gauche comme à droite par la menace qui planait sur la santé de la population.

C’est pourtant de cela qu’il s’agit ici aussi : la santé des gens. Parce qu’il ne viendrait à personne l’idée de ne pas reconnaître le caractère fondamental du besoin de se loger convenablement.

L’exemple de Berlin

Il faut donc presser, contraindre même, les ordres de gouvernement. Cela passe peut-être par une réelle organisation collective qui permettrait d’enfin sortir les organismes voués à la défense des droits des locataires de la marge dans laquelle il est confortable de les considérer. Maintenant que la crise du logement ne touche plus seulement la tranche des moins privilégiés et menace également le citoyen de la classe moyenne, ces organismes gagneront peut-être le droit de parole auquel ils aspirent et qu’ils méritent depuis longtemps. Et le thème du logement occupera peut-être enfin une place centrale dans l’agora collective, la place qui devrait être accordée à tout besoin essentiel en péril.

Il est en effet facile pour ceux qui s’y opposeraient de cantonner tout mouvement appuyant une législation plus contraignante sur la propriété dans le camp d’une position marginale typiquement associée à une gauche dite idéaliste. Or, il ne s’agit plus ici d’une discussion idéologique, mais bien d’un combat quasi silencieux qu’une vaste majorité est bel et bien en train de perdre. La coalition des gens qui se font petit à petit déposséder du droit d’habiter leur propre ville est trop large pour entrer dans une marge.

C’est ce qui s’est produit l’an dernier à Berlin, lorsqu’une proportion suffisante de citoyens de la ville a signé une pétition qui a forcé la tenue d’un référendum sur le logement. La question demandait aux citoyens s’ils approuvaient l’expropriation de tout logement détenu par une entreprise en possédant plus de 3000, par l’entremise d’un rachat public par l’État-Ville de Berlin. Bien que n’ayant aucune obligation légale, le résultat favorable à l’expropriation obtenu à l’issue du vote a permis de légitimer politiquement les efforts des locataires berlinois.

Au-delà du politique

Quoi que l’on pense des solutions idéales, il est temps que le sujet du logement devienne central. Il faut opérer une transition du discours qui permette de rappeler l’évidence : se loger est un droit, pas un privilège. Tolérerait-on un marché spéculatif légal qui exploiterait d’autres besoins fondamentaux ?

Il ne s’agit pas ici de promouvoir un retour au communisme — les absolutismes des deux extrémités du spectre politique ont également fait la preuve de leur inefficacité dans le réel —, mais bien de repositionner le curseur de notre rapport à la propriété. Il faut le placer avec la nuance qui permet de superposer des solutions complémentaires, celle qui permet de concilier l’idée qu’il est éminemment souhaitable de pouvoir posséder le foyer que l’on habite cependant qu’on limite la capacité à s’enrichir en possédant celui des autres. Il s’agit d’établir collectivement que le lieu de vie ne devrait simplement pas être un objet de spéculation.

Un argument souvent entendu dans le contexte de la crise climatique appelle à considérer la perception qu’auront de nous ceux qui nous jugeront du haut de leur privilège historique dans quelques décennies, voire quelques siècles. La question demeure parfaitement valable dans le contexte de la crise actuelle du logement, ici et ailleurs. Quelle analyse fera-t-on de la morale de cette époque où les lois permettent subtilement mais fermement de s’enrichir en exploitant le lieu où s’organise la vie la plus intime, la famille ? En ce sujet comme pour tant d’autres, nous ne sommes pas nécessairement condamnés à être le Moyen Âge des siècles à venir.

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