L’immersion culturelle Autochtones-allochtones comme piste de guérison

Rencontre avec des membres de la Première Nation de Carcross/Tagish
Photo: Rami Gallego Rencontre avec des membres de la Première Nation de Carcross/Tagish

À l’âge de 17 ans, j’ai provoqué ce qui allait devenir un pilier de mon identité culturelle en allant faire ma 12e année au high school américain, accueillie par une famille typique du Sud qui allait me faire manger des grits et me faire parler le sud-carolinien en ajoutant y’all à toutes les occasions. De retour au Canada, l’expérience ayant été enrichissante sur tant d’aspects de ma vie, je travaillais déjà à façonner la prochaine immersion culturelle.

Aussi loin que je puisse me souvenir, l’idée de faire mon échange culturel ailleurs au Canada ne m’avait jamais effleuré l’esprit. J’en déduis avoir été peu exposée à de telles occasions, et possiblement avoir été davantage attirée par l’inconnu, donc l’international. Et si cette notion de l’inconnu prenait un autre sens ?

En 2021, je visitais le Yukon. Une première pour moi dans l’un de nos territoires. La rencontre intime avec la Première Nation de Carcross/Tagish allait s’emparer de moi. Fervente de culture depuis mon jeune âge, comment n’avais-je jamais été incitée à l’immersion culturelle auprès de l’un des premiers peuples de mon propre pays ?

Offrir un projet de société à nos jeunes dans lequel ils seraient encouragés à prendre part à une immersion culturelle en communauté autochtone pour les allochtones, et vice versa, entre 17 et 25 ans, par exemple, constituerait une façon concrète de bâtir l’un des piliers manquants de la réconciliation.

Avec les récents événements exposés au grand jour, dont l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, la Commission de vérité et réconciliation et la poignante découverte de potentielles tombes anonymes de jeunes Autochtones sur un premier site d’ancien pensionnat, à Kamloops, je ressens un malaise intérieur qui dérange. Je croyais connaître mon pays, mais soudainement, un vide identitaire s’installe.

Qui sont ces communautés autochtones avec qui les « blancs » cohabitent ? Pourquoi a-t-on privé la « société moderne » de leur apport alors que personne d’autre ne saurait mieux transmettre les notions de spiritualité, de partage et de relation avec la nature qui manquent à notre ADN collectif, pour ne nommer que celles-là ? Le courant du passé a privé la nation qu’est devenu le Canada d’une vie plus harmonieuse qui lui était prédestinée précisément grâce à la présence des Premiers Peuples.

Quelques organismes existent ici et là, offrent de courtes immersions. Mais on semble loin d’une offre qui permettrait à tous nos jeunes d’y être exposés. Des séjours auprès des 50 nations et plus qui façonnent notre pays en quête d’identité bafouée : voilà un modèle qui ferait envie. Une telle immersion, sans prérequis de diplôme, pourrait permettre aux jeunes de faire une pause dans leurs études ou leur travail pour vivre une expérience d’engagement dans une communauté d’une durée variant allant de 3 à 12 mois. Un modèle qui pourrait se rapprocher du Service citoyen que l’ancien député Léo Bureau-Blouin voulait créer avant son départ de la politique, en 2014. En Europe, on parle du Corps européen de solidarité. Aux États-Unis, on peut s’inspirer du programme Americorps, créé en 1993 par Bill Clinton.

La différence, ici, c’est que l’engagement communautaire serait au sein « de l’autre peuple ». Pour l’allochtone, par exemple, il s’agirait d’aller à la rencontre d’une communauté autochtone, métisse ou inuite. Chose certaine, le succès d’un tel projet ne serait possible qu’avec l’aval et la participation indissociable des communautés autochtones.

La sénatrice indépendante et militante autochtone Michèle Audette, que j’ai la chance de côtoyer, abonde dans ce sens : « Quand on me parle d’un tel projet, je les entrevois en action, nos jeunes bâtisseurs de l’avenir réconcilié, allochtones et autochtones. Je les vois découvrir le meilleur de l’autre peuple à travers la culture — découvrir le bienfait de la tolérance —, éveiller leurs cinq sens, et accueillir la guérison d’une tranche d’histoire injuste qui nous a été imposée. Alors que je ne savais pas qui j’étais, j’ai moi-même vécu l’immersion culturelle dans les communautés de Donnacona, au Québec, et ensuite au Brésil, avec le soutien de Jeunesse Canada Monde. Ce que j’ai à en dire : “Merci, la vie !” »

Offrons-nous, allochtones et Autochtones, cette occasion de rebâtir notre identité collective. Une identité fondée sur la connaissance mutuelle, la tolérance et l’inclusion. Qu’il devienne naturel que chaque jeune adulte consacre une étape de sa vie à l’immersion culturelle auprès d’un autre peuple au Canada, tout en contribuant à des projets communautaires, avec en prime l’apprentissage d’une autre langue, c’est peut-être là que réside la réelle lueur de cette rencontre allochtones-Autochtones qui se cherche un chemin de guérison depuis quatre cents ans.

À voir en vidéo