Et si l’éducation musicale était importante?

«L’héritage du Conservatoire est incalculable et lourdement sous-estimé par les personnes qui avaient, jusqu’à lundi passé, la mission de le faire rayonner», écrit l'autrice.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «L’héritage du Conservatoire est incalculable et lourdement sous-estimé par les personnes qui avaient, jusqu’à lundi passé, la mission de le faire rayonner», écrit l'autrice.

Lundi, le Conservatoire de musique de McGill annonçait sa fermeture imminente sur les réseaux sociaux. Choc. Incrédulité. Consternation.

Tout de suite, j’ai pensé aux enseignants de cette école, qui sont en pleine période d’examens. La nouvelle fut pour eux extrêmement surprenante dans la mesure où ils avaient reçu la semaine d’avant des paroles rassurantes de leur employeur quant à la pérennité du Conservatoire. J’ai eu ensuite une pensée nostalgique pour mes anciens profs chéris, des enseignants qui ont marqué mon parcours musical, mais qui ont aussi contribué grandement à l’humaine que je suis devenue aujourd’hui. Certains sont encore en poste au Conservatoire, d’autres, de là-haut, voient l’oeuvre de leur vie balayée du revers de la main.

Je m’appelle Véronique, je suis enseignante de 6e année, violoniste, pianiste, amoureuse de la culture et des enfants. La musique a toujours occupé une très grande place dans ma vie. De ce fait, mon apprentissage est étroitement lié au Conservatoire de musique de McGill puisque le programme et les examens venaient rythmer mes apprentissages et mon potentiel de future étudiante de la Faculté de musique de l’Université McGill en tant que violoniste (2005).

Des réactions, j’en lis partout sur les réseaux sociaux et dans la communauté musicale de la grande région de Montréal. La tristesse est vraie, l’incompréhension, elle, encore plus grande. L’héritage du Conservatoire est incalculable et lourdement sous-estimé par les personnes qui avaient, jusqu’à lundi passé, la mission de le faire rayonner.

Une relation de codépendance

 

D’abord, en tant qu’étudiante à l’Université McGill, j’ai compris rapidement quelles valeurs faisaient vibrer ses murs : performance, apparence, argent. Ces valeurs ne sont pas le reflet individuel des professeurs qui y enseignent, mais bien le reflet d’une culture « mcgillienne », là où règne une politique interne complexe, emplie de non-dits et de remise de prix entre gestionnaires.

Au début de sa création, le Conservatoire jouait le rôle d’école préparatoire à la Faculté de musique. J’ose dire que cela n’est pas moins vrai aujourd’hui. Investir dans l’éducation musicale dès un jeune âge est la clé pour former les artistes de demain. D’ailleurs plusieurs étudiants de la Faculté ont commencé très jeunes à apprendre la musique.

Mais au-delà de la création de musiciens professionnels, ce qui passe sous le radar, c’est la formation de mélomanes. Tous les enfants, adolescents, adultes passant par l’éducation musicale du Conservatoire ou d’autres institutions forment un énorme pourcentage de la population qui fait vivre la culture musicale au Québec. Ces mêmes personnes iront voir des concerts et permettront aux artistes de vivre de leur art. Musiciens et mélomanes se rejoignent et partagent ainsi une passion commune. Et nous savons qu’après une pandémie, il est d’autant plus urgent de soutenir nos artistes, de célébrer nos événements culturels et de développer nos écoles à vocation artistique.

Ce que la Faculté de musique de l’Université McGill oublie, c’est que ses deux propres institutions (universitaire et communautaire) sont les marches d’un même échelon, les membres d’une même équipe, les étapes d’un projet commun de société. Leur relation est basée sur la codépendance, et non sur la gracieuseté.

En juin 2022, je fais encore partie des élèves inscrits au Conservatoire. J’y suis des cours de piano avec une enseignante professionnelle passionnée et humaine avec qui je partage de merveilleux moments musicaux. Malheureusement, depuis le confinement en mars 2020, l’enseignement du Conservatoire de musique se fait en ligne. Vous m’avez bien comprise. Depuis deux ans et demi, même si la reprise des cours de musique en présentiel est légalement permise au Québec depuis plus d’un an, la directrice du Conservatoire (professeure de la Faculté) continuait à vanter le confort et la sécurité des cours en ligne.

Des excuses irrecevables

 

L’administration du Conservatoire prétend qu’il y aurait moins de 100 inscriptions à la prochaine session, ce qui est faux. Évoquer la baisse d’inscriptions comme raison première de sa fermeture n’est pas très honnête. Il va de soi que la baisse d’inscriptions au Conservatoire s’est faite d’elle-même, les cours en présentiel n’étant pas permis. Plusieurs profs et élèves du Conservatoire se sont battus, ont supplié les administrateurs de leur donner une petite fenêtre dans le calendrier. Et les demandes n’étaient pas exagérées : « Un local, n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, s’il vous plaît ! »

L’Université prétend ne pas pouvoir partager des locaux pour plus de 100 élèves et argue que ce ne serait pas rentable. Le manque d’espace est aussi une excuse irrecevable, car il y a certainement d’autres locaux disponibles sur les campus de McGill pour les cours d’instruments autres que le piano.

Le manque d’argent est aussi une excuse qui manque de crédibilité. D’ailleurs, le Conservatoire n’a pas le droit de faire des campagnes de financement et les profs du Conservatoire sont payés indirectement par les élèves. Et euh… n’oublions pas que nous parlons d’un projet qui relève de l’Université McGill.

D’ailleurs, petite parenthèse, en recevant le prix 2022 Angela Hildyard Recognition Award as an Influential Leader, la doyenne de la Faculté de musique de l’Université McGill, Brenda Ravenscroft, a publié son « audacieux et visionnaire plan stratégique sur cinq ans ». Au 3e point de la section « Partnerships and Outreach », nous pouvons lire : « Développer de nouvelles opportunités pour l’engagement communautaire par l’intermédiaire du Conservatoire de musique de McGill. » Que s’est-il passé en trois mois entre la réception de ce prix prestigieux et l’annonce de la fermeture du Conservatoire ? Est-ce juste une impression de ma part ou la réception de ce prix est-elle d’une flagrante hypocrisie ?

J’aimerais dire aux doyens de la Faculté de musique ainsi qu’à la direction du Conservatoire qu’ils doivent absolument tout faire pour garder le Conservatoire de musique de McGill ouvert, car celui-ci ne leur appartient pas. Et si ces deux ou trois personnes à l’interne ne se soucient guère de chercher réellement des solutions, qu’elles laissent le flambeau à des personnes qui ont un réel leadership. Ce Conservatoire appartient aux profs qui tiennent à bout de bras la mission de celui-ci ainsi qu’aux générations passées et futures de ce précieux héritage de musiciens et de mélomanes qui font de la musique au Québec un art vivant.

À voir en vidéo