Donnons au Saint-Laurent le droit de se défendre

Le projet de loi du député déposé en mai dernier prévoit une place importante pour les communautés autochtones dans un futur comité de défense et de protection des droits du fleuve.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le projet de loi du député déposé en mai dernier prévoit une place importante pour les communautés autochtones dans un futur comité de défense et de protection des droits du fleuve.

L’été durant, Le Devoir sillonnera les eaux du fleuve Saint-Laurent, ce géant « presque océan, presque Atlantique » que chante Charlebois. À lire dans notre série Cap sur le fleuve. Pour lancer une réflexion amoureuse et critique : un texte du politicien Alexandre Boulerice, grand défenseur de cette artère à la fois nourricière, symbolique et identitaire.

Si on regarde le Québec vu du ciel, on remarque tout de suite l’immense étendue bleue qui traverse le territoire d’ouest en est, qui prend source dans les Grands Lacs pour se déverser dans l’océan Atlantique. Un être qui façonne le Québec en son sein et en son centre : le fleuve Saint-Laurent.

Le fleuve et ses affluents, dans toutes les régions, représentent un vaste complexe d’artères et de veines qui fait vivre ce corps magnifique qu’est le Québec. Un géant. Mais un géant fragile et menacé que nous devons protéger. Un géant menacé par des projets qui viennent affecter ses milieux de vie, ses écosystèmes, son équilibre et sa pureté.

Qui défend notre fleuve ? Des lois existent, certes, mais elles sont trop souvent contournées, mal appliquées ou tout bonnement ignorées. Imaginez un instant si notre géant avait les moyens de se défendre lui-même. Nous pouvons lui en donner les moyens.

Depuis les révolutions américaine et française, la marche vers l’égalité et la démocratie fut un progrès magistral dans l’évolution de nos sociétés humaines. Cela nous a permis, au moins au sens de la loi, d’accorder des droits fondamentaux à tous les êtres humains au sein de nos communautés.

Mais que dire de la nature ? Lui avons-nous accordé le respect et la reconnaissance qu’elle mérite ? Pas vraiment. Dans notre arrogance occidentale, nous maintenons toujours une vision anthropocentrique et utilitaire de la nature : elle est là pour répondre à nos besoins, un moyen pour parvenir à nos fins. Nous ne pouvons plus maintenir cette posture.

Dans un monde qui doit faire face au dérèglement climatique, à la perte systématique d’espaces pour les animaux, à l’extinction massive d’espèces vivantes, nous devons opérer de toute urgence un virage radical vers une existence harmonieuse et apaisée avec notre environnement.

Nous devons ramener l’équilibre dans tout cela. C’est pourquoi, en collaboration avec l’Observatoire international des droits de la nature (OIDN), mon équipe et moi avons rédigé un projet de loi afin d’accorder une personnalité juridique au fleuve et à ses bassins-versants. Intitulée « Solution Saint-Laurent », notre proposition donne finalement à notre joyau national les outils nécessaires pour se défendre et se protéger.

L’intention fondamentale de notre démarche était d’inscrire le projet de loi dans une perspective de réconciliation avec les Premières Nations : il ne peut y avoir de préservation de ces cours d’eau sans l’implication et la présence, à la table, de celles et ceux qui connaissent depuis des millénaires ce territoire dans toutes ses subtilités.

C’est pourquoi le projet de loi que j’ai déposé en mai dernier à la Chambre des communes prévoit une place importante pour les communautés autochtones dans un futur comité de défense et de protection des droits du fleuve Saint-Laurent. Elles sont des gardiennes incontournables des terres et des eaux qu’elles connaissent.

À première vue, une telle mesure législative peut sembler complexe et irréalisable. Certains m’ont même répliqué que ça n’a pas de bon sens de considérer un cours d’eau comme un être humain au sens de la loi. Mais pourquoi pas ? Depuis des décennies maintenant, les entreprises sont considérées comme des personnes physiques, bénéficiant d’un large éventail de droits et de privilèges accordés aux êtres humains, et pourtant, il n’y a rien « d’humain » dans leur nature…

Il existe d’ailleurs depuis quelques années un mouvement qui milite dans tous les continents de notre vaste Terre pour la reconnaissance légale des droits de la nature — et les réussites commencent à se multiplier. En 2008, l’Équateur a été le premier pays au monde à reconnaître légalement la nature au sein de sa constitution. En 2017, avec l’appui de la communauté maorie, la Nouvelle-Zélande a accordé la personnalité juridique à la rivière Whanganui.

Et que dire de la rivière Mutehekau Hipu, aussi connue comme la rivière Magpie, ici au Québec ? C’est justement le travail acharné du Conseil des Innus d’Ekuanitshit, de la MRC de Minganie, et de l’OIDN qui nous a inspirés, mon équipe et moi, et donné l’idée de devenir les porte-voix d’une refonte radicale en droit environnemental canadien.

La soif pour cette initiative se fait déjà ressentir sur le terrain. Au mois d’avril, j’ai été invité à l’Organisation des Nations unies à New York dans le cadre du Jour de la Terre afin de présenter cette idée nouvelle. Cet été, je vais sillonner le Bas-du-Fleuve afin de rencontrer plusieurs élus et intervenants. Et cet automne, des assemblées publiques seront prévues dans plusieurs villes québécoises.

Cette nouvelle perspective plus globale ouvrira la porte à d’autres formes de développement, plus durables et plus respectueuses. Un développement viable qui brise la pensée suicidaire d’une croissance infinie et illimitée dans un monde aux ressources inévitablement finies et limitées.

Pendant des siècles, le fleuve a, par sa majesté, marqué l’imaginaire collectif des Québécoises et des Québécois. Assurons-nous de veiller, collectivement, sur cette richesse et protégeons ensemble sa vie et sa beauté.

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