Trois mois d’attente, 30 heures d’itinérance, et repartir quand même bredouilles

«C’est aussi épuisée physiquement que mentalement et avec le cœur lourd que je quitte Montréal. La double nationalité nous permet d’engager notre voyage tout en espérant pouvoir faire transférer le passeport canadien de nos enfants à temps pour le retour», raconte l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «C’est aussi épuisée physiquement que mentalement et avec le cœur lourd que je quitte Montréal. La double nationalité nous permet d’engager notre voyage tout en espérant pouvoir faire transférer le passeport canadien de nos enfants à temps pour le retour», raconte l'autrice.

Tout était prêt pour notre voyage. Après trois ans de séparation avec la famille, la COVID n’aura pas raison de nous cette année. Nous achetons nos billets dès janvier et enclenchons les demandes de passeport en mars. Il ne reste plus qu’à attendre.

Au fil des semaines, la question des passeports devient pourtant un sujet d’intérêt. On tend une oreille distraite : nous avons déposé nos demandes dans les temps, les rumeurs ne peuvent s’appliquer à nous. Cependant, le temps passe et l’inquiétude monte peu à peu.

6 jours avant le départ

 

Après un mois d’appels et de courriels restés sans réponse, je me déplace à un centre d’urgence. Je me lève aux petites heures et me dirige au complexe Guy-Favreau. En 30 minutes, je recueille plus d’informations que toutes celles disponibles via Service Canada. L’expérience des uns nourrit les stratégies des autres. La mienne sera de rentrer à la maison pour parler à un agent coûte que coûte. De toute façon, les gens dont le voyage n’est pas prévu dans les 48 heures sont renvoyés à la maison.

Après 190 appels et 367 personnes en attente, un agent me confirme le transfert de mon dossier à Guy-Favreau. Mon rendez-vous sera confirmé dans les 48 heures.

3 jours avant le départ

 

Sans appel reçu dans les 48 heures, la tension s’installe. Je reprends le téléphone. Un deuxième agent me rassure : «Vous serez contactée dans l’heure. » Ouf, plus de peur que de mal.

2 jours avant le départ

 

Mais le lendemain, toujours pas de rendez-vous en main. Je rejoins la file d’attente de Guy-Favreau à 5 h du matin et découvre avec stupeur qu’elle s’étend jusqu’à l’arrière du bâtiment. À vue d’oeil, il y a quatre fois plus de gens que vendredi dernier : certains abrités, d’autres sous la pluie battante. Guy-Favreau, c’est très grand. Y a-t-il 300 personnes devant moi ? Je m’installe.

Une situation cocasse prend rapidement place : des sans-abri sortent de leur refuge de nuit et découvrent avec surprise notre invasion de leur espace. On nous prend pour des sans-papiers, des sans-emploi. L’arrière du bâtiment est animé. On s’esclaffe et on nous questionne. J’ai l’impression d’être l’itinérante jugée par les autres.

Petit à petit, une petite communauté se crée, par grappes. Les conversations vont bon train. Mais, chacun à sa place, une veille s’installe au sein des groupes. Moi, je ne suis pas inquiète : mon voyage a lieu dans 24 heures, mon dossier est transféré. Je ferai partie des urgences traitées. Pourtant, cette journée-là, j’apprends 30 minutes après l’ouverture que 80 personnes seulement auront été servies, et pas par date de départ. Juste celles devant la porte. On dit qu’elles étaient là depuis 40 heures. Aucune annonce officielle n’est lancée jusqu’à nous, alors on espère, et surtout, on garde notre place.

La communauté s’organise. On se relaye pour aller aux toilettes situées Place d’Armes, on profite des toiles installées par nos camarades de fortune pour affronter une nuit sous la pluie : 60 mm sont annoncés. On jase, on rit, on pleure. On se soutient. Une troisième agente au bout de la ligne me conseille de ne pas laisser ma place. À 13 h, on évalue notre place à 250, à 19 h, 150. De l’espace est libéré, mais ce n’est pas parce que des passeports sont délivrés ou que des rendez-vous sont pris, c’est parce que certains d’entre nous abandonnent. Guy-Favreau garde ses portes closes.

Jour J

 

30 heures après mon arrivée, me voici la troisième en file. J’attends mon tour, le coeur battant, les souliers remplis d’eau, grelottante. Je n’ai jamais été aussi proche de la porte.

En 24 heures, j’ai assisté à toutes sortes de choses : des gens excédés qui montent la garde et se distribuent des numéros afin de ne pas se faire doubler, des zones délimitées de chaises et de ruban jaune d’Halloween, des toilettes de construction installées au coin de la rue, des gens frissonnants détrempés jusqu’à l’os. J’ai même assisté au nettoyage en catimini d’un marquage à la craie trop dérangeant sur le trottoir par un employé du complexe envoyé à la rescousse : « Passeport : par ici, quatre jours d’attente. »

Il paraît qu’il y a eu un raté, que la ministre s’est excusée, que les demandes auraient dû être priorisées par date de départ hier. Il paraît qu’ils vont tous nous rencontrer aujourd’hui. Et c’est vrai : les gens sont rencontrés par section, des lignes de triage sont créées. Notre petite gang célèbre chaque nouvelle avancée.

Pourtant, à partir de 11 h du matin, je suis saisie par le doute : vais-je y arriver ? Mon vol est à 16 h 45. Vais-je enfin être en mesure de récupérer le renouvellement de passeport de mes enfants ? Dois-je annuler mon voyage en famille ou quitter mes camarades de fortune pour prendre l’avion ? Pour la énième fois, je refais les calculs ($/temps). Le temps me manque et les agents tardent à nous rencontrer. Ma famille prend finalement le chemin pour l’aéroport et je dois me décider.

Il est 15 h. C’est aussi épuisée physiquement que mentalement et avec le coeur lourd que je quitte Montréal. La double nationalité nous permet d’engager notre voyage tout en espérant pouvoir faire transférer le passeport canadien de nos enfants à temps pour le retour dans six semaines. Coup de poker. En espérant que ce parcours de l’itinérant est bel et bien derrière nous et que l’ambassade du Canada en France nous servira mieux que dans notre propre pays.

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