René Lévesque, l’ambivalent

René Lévesque s’adressant à ses partisans, le 15 novembre 1976
Photo: Archives La Presse canadienne René Lévesque s’adressant à ses partisans, le 15 novembre 1976

Certes, René Lévesque fut un grand homme pour les Québécois. D’autres sauront bien mieux que moi faire l’étalage de ses réalisations.

Cependant, en cette « année Lévesque », on parlera beaucoup moins de sa doctrine, de sa manière de concevoir le Québec et les Québécois. Tout le monde se souvient de ses paroles énigmatiques, le soir du 15 novembre 1976, lorsque son parti a été porté au pouvoir : « On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple », qui en laissèrent plus d’un stupéfait.

Son dernier biographe, Guy Lachapelle, qui vient de publier René Lévesque, un homme et son siècle aux PUL, déclarait récemment à l’émission 24/60, diffusée à RDI, que le grand timonier pratiquait un « nationalisme civique », en opposition au « nationalisme ethnique ».

Pour Lévesque en effet, être Québécois, c’était « vivre au Québec et être heureux d’y vivre ». Une définition juridique, territoriale et finalement neutre. Ce qui ne l’a pas empêché de dire de Pierre Elliott Trudeau, en mai 1980, quelques jours avant le référendum, que dans son prénom, il y avait le nom « Elliott », qui était le nom écossais de sa mère et qu’à cause de cela, il était normal qu’il soit contre la souveraineté du Québec. Bref, qu’il n’était pas un vrai Québécois. René Lévesque était-il ambivalent sur cette question ?

Voici comment notre grand historien Denis Vaugeois parle du « nationalisme civique » dans ses Entretiens chez Boréal : « J’ai développé un “nationalisme historique”, même si, je le répète, je me méfie de toute forme de nationalisme. Mais, il y a aussi un nationalisme insignifiant, timoré, stérile. C’est le cas du “nationalisme civique”. Ce mariage de mots me paraît contradictoire, antinomique. Je le trouve mièvre. Vous n’avez pas besoin de préconiser un “nationalisme civique” pour être inclusif. Le nationalisme canadien-français a fait la démonstration depuis le XVIIe siècle qu’il l’était. »

« Les Canadiens français ont été les champions de l’ouverture, de la générosité, poursuit-il. Ils ont maintes fois démontré qu’ils pouvaient s’ouvrir aux autres. C’est ça, notre histoire. Alors territorial, ethnique, civique, j’écarte ces formes de nationalismes. Ce qui me reste, c’est un fondement historique, c’est celui qui nous a fabriqués et qui continue de nous construire. Un nationalisme réaliste, bagarreur à l’occasion, mais jamais résigné. Le nationalisme, quel qu’il soit, est une forme d’affirmation identitaire. »

René Lévesque évitait toute référence aux origines et avait finalement adopté une approche territoriale. Il tournait ainsi le dos à l’histoire, pourtant seul fondement véritable de son projet d’affirmation. Habiter le Québec, ce n’est pas seulement y résider, c’est surtout partager le quotidien d’une société bien réelle que l’histoire a façonnée. Être Québécois, c’est vivre au Québec et être heureux d’y vivre avec nous, pas sans nous.

En cette « année Lévesque », dans les semaines à venir, historiens et politologues devront nous expliquer ce qu’a dit et écrit René Lévesque, ce qu’il voulait vraiment dire, mais aussi ce qu’il n’a pas osé dire et pourquoi il ne l’a pas dit. Autrement, cet exercice de commémoration s’avérera à certains égards futile, chaque intervenant tirant la « couverte » de son côté. Mais il est vrai qu’une commémoration n’a pas à être fidèle à l’histoire.

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